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Sons dessus dessous : « Rien ne vaut le son vivant »

Publié le
17.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux liens entre le son, la musique et les mathématiques. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Compositeur, chef d’orchestre et secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts, Laurent Petitgirard échange avec Étienne Ghys sur son rapport aux sciences, aux mathématiques et aux technologies du son.

De son goût pour le calcul mental à son rejet d’une musique trop fabriquée par les machines, il défend surtout l’expérience du concert : une écoute faite de distance, de nuances et de présence physique qu’aucun enregistrement ne reproduit tout à fait.

Étienne Ghys : Laurent, tu es secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts, musicien, compositeur, chef d’orchestre. Et c’est toi qui as composé l’introduction musicale de ces podcasts.

Laurent Petitgirard : C’est amusant, parce que c’était à l’origine l’idée d’une enquête en cours — pour une émission qui n’a finalement pas eu lieu. On partait sur la trace de quelqu’un censé être une personnalité publique, pour en découvrir les mystères.

Il y avait donc une idée d’enquête, mais avec une forme de dynamique. À la différence d’autres musiques — comme celles qu’on écrivait autrefois pour les films — il n’y a pas de moments d’attente, de moments où l’on ne sait pas. Là, il y a un côté inexorable : c’est une machine en route. C’est pour ça que ça me semblait correspondre au concept de ce podcast.

Le calcul mental et la géométrie

Étienne Ghys : On dit souvent qu’il y a des liens entre la musique et les sciences, les mathématiques en particulier. Quels sont tes liens avec les sciences ? Quand tu étais petit garçon, étais-tu intéressé, fasciné, énervé par la science ?

Laurent Petitgirard : J’ai des souvenirs extraordinaires du Palais de la découverte — mais qui sont souvent liés à la musique : Tannhäuser sur la pluie d’étoiles filantes, dans le planétarium, par exemple.

Enfant, j’ai toujours été très attiré par le calcul mental. Deux, quatre, huit, seize… soixante-quatre, cent vingt-huit, deux cent cinquante-six, cinq cent douze. Ça a toujours été facile pour moi, et rapide.

Étienne Ghys : Les puissances de deux que tu viens de citer, ce sont les octaves, n’est-ce pas ?

Laurent Petitgirard : Voilà.

J’adorais la géométrie. Le métier qui me fascinait, celui que j’aurais fait si je n’avais pas été musicien — et même compositeur, très jeune, j’ai commencé à sept ou huit ans — c’est architecte.

En revanche, j’ai eu une espèce de blocage insensé sur l’algèbre. C’était quelque chose de mystérieux, qui m’excitait mais qui m’énervait. C’était probablement un problème de patience : j’étais quelqu’un qui voulait aller beaucoup trop vite.

Étienne Ghys : Tu étais bon élève en sciences ?

Laurent Petitgirard : Quand même, oui, j’ai toujours eu de bonnes notes. En revanche, j’ai eu zéro en musique au bac, parce que j’ai expliqué tranquillement à l’examinateur ce que je pensais de lui. Il faut dire que c’était en 1968.

Étienne Ghys : Le grand mystère de l’histoire des sciences, c’est de savoir pourquoi Henri Poincaré a eu zéro en mathématiques au baccalauréat.

Laurent Petitgirard : Je suis ravi d’avoir un point commun avec lui.

Il y avait aussi la technologie. C’est drôle : les machines m’ont toujours fasciné, mais j’ai toujours détesté leur utilisation en musique.

Étienne Ghys : Que penses-tu de la musique composée par ChatGPT ?

Laurent Petitgirard : Pour dire la vérité, je n’en ai pas entendu beaucoup. Je pense qu’elle va poser un double problème.

Dans mon domaine, je ne suis pas très inquiet. Je ne vois pas ChatGPT composer demain une nouvelle œuvre de Britten, de Messiaen, de Dutilleux, de Philippe Hersant — allez, soyons fou, même de Petitgirard. Ça ne me paraît pas possible. Il y aura une imitation du style, il y aura des choses, mais la lumière, ce qui fait décoller, je n’y crois pas.

En revanche, la musique de supermarché, devant son incroyable médiocrité… Là, je pense qu’il va sortir des choses sans aucun intérêt, mais qui n’auront pas les fautes d’harmonie et les stupidités qu’on entend aujourd’hui. Les sociétés qui achètent déjà de la musique libre de droits vont se ruer là-dessus.

Et donc, pour tout un petit peuple de la musique — je dis ça sans aucune méchanceté — ce sera un problème. Mais ça ne fera jamais du Mozart. Ça imitera du Mozart.

Étienne Ghys : Dans ton écriture quotidienne, as-tu besoin du bagage théorique accumulé très jeune, des fondements mathématiques qui sont derrière la musique ? Es-tu un grand spécialiste de ces questions d’harmonie, qui sont finalement très mathématiques ?

Laurent Petitgirard : Il faut que je parle un peu du milieu familial. Mon père était un grand pianiste, élève de Cortot et d’Yves Nat, professeur à l’École normale de musique. Ma mère travaillait chez Pathé-Marconi. Et il y avait mon grand frère Alain, né en 1940, dix ans de plus que moi — un garçon incroyable.

À dix ou onze ans, il entre au Conservatoire avec dispense, et il obtient successivement les prix d’harmonie, de contrepoint, de composition et de direction d’orchestre. Alors qu’au fond il n’était pas tellement fait pour le Conservatoire. Il en a souffert, et un peu plus tard il s’est jeté comme un fou dans les bols tibétains, les cloches, Gurdjieff. Il a eu un parcours complètement décalé.

Moi, j’arrive là-dedans beaucoup plus indiscipliné que lui. On commence la musique à trois ans : j’apprends à lire les notes avant de lire l’alphabet. Je fais du piano très jeune. À sept ou huit ans, j’écris mes premières œuvres. À onze ans, j’écris trois préludes pour orchestre, que j’apporte à Darius Milhaud — il me met sur ses genoux en m’appelant « cher confrère ».

Sauf qu’il y a un divorce dans la famille : mes parents se séparent, j’ai dix ans et demi. Et je n’ai pas fait le Conservatoire. J’étais à l’École normale de musique, j’ai travaillé avec mon père, avec mon grand frère — mais j’ai eu, finalement, une sorte de culture musicale par osmose.

Bien sûr, j’ai fait de l’harmonie, tout ça. Et je le regrette un peu, parce que je ne me suis pas fait une famille d’amis à l’époque — j’ai dû le faire plus tard — et j’avais probablement un tempérament qui se serait mieux adapté au Conservatoire que celui de mon frère. En même temps, j’étais passionné par le théâtre, par le cinéma, et très intéressé par le jazz.

J’imagine encore ma mère se retrouvant à l’entrée du Palais des sports pour essayer de me faire sortir, parce que j’allais jouer en première partie de Johnny Hallyday. L’impresario lui disait : « Mais madame Petitgirard, il va passer à la télévision, vous allez être si fière ! » Et maman a répondu : « Avec Johnny, plutôt mourir ! »

C’était une période où je jouais Mozart un soir et un jazz très progressiste le lendemain. À dix-sept ou dix-huit ans, j’avais à la fois les techniques du musicien classique et celles de ces autres musiques. J’ai donc fait de la musique de film très tôt — et la musique de film m’a donné très vite un métier d’orchestration, et de direction aussi. La direction d’orchestre, je l’ai apprise sur le tas.

Étienne Ghys : C’est plutôt comme quelqu’un qui apprend une langue étrangère en la parlant, plutôt qu’en achetant une grammaire. Mais la grammaire, tu la connais ?

Laurent Petitgirard : Oui, je la connais. Et il y a des fois où il faut rétablir les choses, aller rechercher la source de ce que l’on sait par osmose plutôt que pour l’avoir découvert.

Étienne Ghys : Il y a quand même des règles de grammaire en musique. Et tu les respectes.

Laurent Petitgirard : Je les ai tellement incorporées… Ce que je pense, au fond, c’est que je ne crois pas en la liberté dans l’ignorance. Je crois en la liberté dans le savoir, et dans la capacité d’oublier le savoir. C’est ça qui est intéressant.

C’est pour ça que les tables rases et les autodafés de l’avant-garde la plus hystérique des années 1950, j’ai trouvé ça vraiment ridicule. Par rapport à cette avant-garde, avoir fait des musiques de films m’a banni pendant un moment — c’était la honte. Alors qu’en fait, je trouve beaucoup plus intéressant d’avoir composé pour des films que d’avoir dirigé un conservatoire, où il faut se taper les parents, les règlements. Au moins, ça restait créatif. Après, il faut savoir en sortir.

Étienne Ghys : Avec l’âge, notre oreille baisse, mais on a peut-être une écoute différente. Entends-tu aussi bien qu’avant ? C’est probablement une question cruciale pour toi.

Laurent Petitgirard : J’ai eu de la chance. J’ai toujours eu une bonne oreille, et j’ai rencontré il y a vingt ans un homme, Gérald Fain, qui est un génie en tant que spécialiste de l’oreille. J’y vais tous les ans pour les contrôles.

C’est passionnant. Il m’a dit : vous avez une oreille extrêmement développée — et un trou au milieu, que vous compensez. C’est lié à l’activité de chef d’orchestre : c’est plutôt au milieu de la puissance sonore d’un orchestre. Tous les chefs d’orchestre sont comme ça.

Deuxième chose : dans un restaurant, je peux suivre trois conversations simultanées. Je m’interdis de le faire, mais je le peux. Ça aussi, ça vient de la direction d’orchestre.

Étienne Ghys : Entends-tu mieux grâce à la culture que tu as accumulée ?

Laurent Petitgirard : On apprend à sélectionner, et en même temps on voit les faiblesses. Je peste quand je vois un film où les acteurs ne savent plus articuler. Et je me dis : c’est peut-être aussi mon oreille qui baisse. Mais derrière, je regarde un film en anglais avec Laurence Olivier et je comprends tout. Donc je me dis que ce n’est peut-être pas exactement ça.

Étienne Ghys : Quand on enregistre de la musique et qu’on la vend sur un disque, il y a deux pistes audio. C’est un appauvrissement considérable par rapport à ce qu’on entend en concert. Quand on bouge la tête, on entend différemment ; le rapport entre le corps du spectateur et la musique n’est pas du tout reproduit.

Laurent Petitgirard : C’est une question fondamentale. On dit toujours ça quand on veut faire plaisir — mais c’est vrai.

D’abord, la première notion, c’est la distance. Quand vous écoutez un concert de musique classique, prenez le début du solo de flûte du Prélude à l’après-midi d’un faune. Chaque fois que je suis devant l’orchestre, le flûtiste veut le jouer mezzo forte pour qu’on l’entende bien, alors que Debussy a écrit piano. Et je lui dis : non. On est dans une salle de trois mille places, et vous allez commencer piano, comme c’est écrit. Ce qui fait que tout le monde va faire un effort pour écouter — et tout le jeu de nuances qui suit va se baser là-dessus.

Le problème des musiques actuelles, c’est qu’on prend la musique en pleine tête au lieu de faire un effort vers elle. Ça va même plus loin : il faut à tout prix faire participer tout le monde. Pourquoi ? Parce qu’on ne sait plus écouter, on ne sait plus regarder. Si on veut écouter, il faut participer ; si on veut regarder, il faut pouvoir dessiner à côté. Non : la première chose, c’est apprendre.

Quand vous écoutez de la musique au casque, vous ne l’entendez jamais comme ça.

Laurent Petitgirard : Et quand on a voulu faire l’inverse… Rappelez-vous les tout débuts du CD, quand le numérique est arrivé : on entendait le cliquetis des clés de la clarinette. Clic, clic, clic. On n’entend jamais ça dans un concert.

On avait voulu être tellement près de la vérité — et c’est ça qui est passionnant — qu’un ensemble de vérités, prises chacune avec un micro juste devant l’instrument, aboutissait finalement à un tout qui, lui, n’était pas juste.

Les plus belles prises de son, souvent, ce sont celles faites avec deux micros très haut dans une salle à l’acoustique naturelle formidable. À partir de là, ça sonne. Mais de toute façon, derrière tout ça, la première vérité, c’est que rien ne vaut le son vivant, le son naturel.

Étienne Ghys : Je crois que dans un avenir proche, la technologie peut encore évoluer considérablement, avec des prises de son qui rapprocheront l’auditeur de l’expérience sensuelle du concert.

Laurent Petitgirard : Certainement. On a déjà vu de magnifiques résultats. Sauf que tout cela amène un véritable problème : on s’est habitué à entendre l’opéra avec une voix de soprano qui couvre facilement l’orchestre, sans même qu’elle ait besoin de pousser.

Et puis on se retrouve dans une salle de concert ou dans un opéra, et l’on s’aperçoit qu’on ne l’entend pas du tout de la même façon. On s’est habitué à des disques où le chef peut faire sonner son orchestre comme il veut, parce qu’il sait qu’on pourra monter la piste de la chanteuse et qu’elle ne sera jamais couverte. Alors que dans la fosse, le chef va être obligé de baisser vraiment pour que la chanteuse passe — et à partir du moment où il baisse, la couleur de l’orchestre, qui joue piano au lieu de mezzo forte, ne sera pas la même.

Qu’on le veuille ou non, avec les techniques les plus extraordinaires, on ne sera jamais fidèle à ce qui se passe exactement dans une salle de concert.

Étienne Ghys : Pour terminer : tu es secrétaire perpétuel à l’Académie des beaux-arts, je suis mathématicien à l’Académie des sciences. Ressens-tu cette pluridisciplinarité au sein de l’Institut ? As-tu plaisir à rencontrer des gens à ce point différents — même des mathématiciens ?

Laurent Petitgirard : Mais bien sûr ! Je trouve que c’est formidable, c’est tout le bonheur.

Et il ne faut pas oublier une chose essentielle : quand on interroge les patrons des revues musicales sur leurs abonnés, à 80 %, ce sont des scientifiques et des médecins. Vous êtes le premier public de la musique.

C’est très simple : ici, quand je fais un concert, il y a dans la salle des confrères de l’Académie des sciences, évidemment, de l’Académie des sciences morales et politiques de temps en temps — mais de l’Académie française, jamais. Pourquoi ? Parce qu’on s’aperçoit que les littéraires sont beaucoup moins ouverts à la musique que les scientifiques.

J’ai donc le bonheur d’être ici pour ça : pouvoir rencontrer des personnes aussi différentes, et de temps en temps travailler ensemble sur des dossiers précis — comme on l’a fait sur les éoliennes, comme on va le faire sur l’intelligence artificielle. Enfin, on ne sera pas les seuls, si on arrive à y comprendre quelque chose.

Étienne Ghys : Merci beaucoup, Laurent.

Étienne Ghys
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