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Santé mentale

Santé des adolescentes : au cœur de la prise en charge des violences

Publié le
06.02.2026
Les violences faites aux mineurs continuent de progresser en France. L'année passée, les services de police et de gendarmerie ont enregistré une hausse de 10 % des faits signalés. Les adolescentes sont particulièrement exposées aux violences sexuelles : elles représentent 85 % des 76 200 mineurs victimes recensés en 2025. Conséquences psychologiques et physiques, importance d’une prise en charge précoce, manières de repérer qu'une adolescente ne va pas bien : Cortex a interrogé deux professionnelles de santé de l’association Women Safe & Children pour mieux comprendre les enjeux de l’accompagnement des victimes mineures.


Fondée en 2014 par Frédérique Martz, Women Safe & Children prend en charge des femmes et des enfants victimes de toutes formes de violences. Présente en France - notamment dans les Yvelines, le Finistère et la Haute-Savoie - l’association propose un accompagnement pluridisciplinaire gratuit, adapté aux spécificités du parcours de chacune. Dès l’arrivée d’une nouvelle bénéficiaire, l’équipe réalise une évaluation globale de sa situation afin de construire un parcours personnalisé en fonction des problématiques identifiées. Infirmière, psychologue, médecin, juriste, masseuse, ostéopathe… sont présents dans un même lieu afin d’apporter leur aide.


Depuis 2017, Women Safe & Children étend son action aux mineurs victimes de violences. Pour la fondatrice, cette évolution répond à un triple constat : l’absence de réponses de proximité, la saturation des dispositifs existants, l’urgence de mieux prendre en charge les jeunes. Le plus souvent orientés par diverses structures telles que l’Aide sociale à l’enfance (ASE), le Planning familial, des foyers ou encore des établissements de l’Éducation nationale, 395 ont été accompagnés par l’association en 2025, dont 114 issus de l’ASE.


Un accompagnement indispensable, puisque les violences physiques commises envers les mineurs ne cessent d’amplifier. En 2025, les services de police et de gendarmerie français ont enregistré une hausse de 10% des violences commises envers les plus jeunes. 114 500 mineurs ont été victimes de violences physiques cette même année, dont la moitié se sont déroulées dans le cadre familial. 76 200 mineurs victimes de violences sexuelles ont été recensés, dont 85% de filles. Dans 70% des cas, ces violences ont eu lieu en dehors du cadre familial.


Chez les mineurs reçus par Women Safe & Children, les violences intrafamiliales restent les plus fréquentes. Mais chez les adolescentes, les situations de violences sexuelles, de harcèlement et de violences sexistes prédominent. Afin de comprendre l’enjeu de la prise en charge précoce des adolescentes victimes de violences, Cortex s’est entretenu avec Marie Larue, psychologue spécialisée en psycho-traumatologie, et Adeline Vautherot, médecin, toutes deux intervenantes chez Women Safe & Children.

Cortex Média : Quelles conséquences spécifiques observez-vous chez les adolescentes victimes de violences ?


Adeline Vautherot, médecin : Dans ma pratique, j’observe fréquemment des troubles du sommeil, des syndromes dépressifs et des troubles anxieux, parfois à un point où l’anxiété envahit tellement le quotidien qu’elle devient un trouble à part entière. Il y a également de nombreuses manifestations psychosomatiques, comme des douleurs abdomino-pelviennes, des maux de tête ou encore de l’eczéma.


Marie Larue, psychologue : On observe souvent une forte anxiété, des difficultés à faire confiance aux autres et à se sentir en sécurité, ainsi qu’un profond sentiment d’impuissance. Ces violences peuvent entraîner des hospitalisations, de la déscolarisation, l’apparition de troubles alimentaires ou encore des comportements à risque comme les scarifications, les tentatives de suicide ou des mises en danger répétées. On constate également une importante recherche de limites : certaines adolescentes adoptent des comportements à risque pour tester la réaction des adultes.


Cortex Média : Quelles peuvent être les conséquences durables, à l’âge adulte, des violences vécues ?


ML : Lorsque les violences perdurent dans un environnement insécurisant, elles peuvent profondément affecter la construction de la personnalité. À court terme, cela fragilise souvent les jeunes filles sur le plan psychique, avec l’apparition de troubles anxieux ou dépressifs. Le stress chronique lié aux violences a des effets directs sur le développement du cerveau. À l’âge adulte, ces jeunes peuvent rencontrer davantage de difficultés à réguler leurs émotions, à s’adapter à la nouveauté, à gérer leurs frustrations ou encore à trouver des solutions face à des problèmes du quotidien. Leur confiance en elles est souvent altérée, ce qui peut compliquer la capacité à poser des limites dans les relations.


Ces fragilités augmentent aussi le risque de subir de nouvelles violences à l’âge adulte ; la violence empêche souvent de comprendre et d’identifier ses propres émotions, qui deviennent alors une source d’angoisse. Beaucoup mettent en place des stratégies d’évitement sans parvenir à traiter l’origine du mal-être. Cela peut entraîner des troubles de la concentration, de la planification ou de la projection dans l’avenir, autrement dit des difficultés touchant les fonctions exécutives, directement liées à la gestion du stress.

Certaines vivent ainsi dans un état de stress quasi permanent, où le moindre grain de sable peut sembler insurmontable. À l’âge adulte, les violences peuvent également se répercuter sur la vie professionnelle, les relations personnelles et le rapport à soi-même. Plus tard encore, lorsqu’elles deviennent mères, certaines peuvent rencontrer des difficultés dans la relation à leurs enfants : soit parce que cela réactive les angoisses liées à leur propre vécu, soit parce que des mécanismes de déni ou d’évitement mis en place pour se protéger peuvent, à leur tour, entraîner des comportements maltraitants.


AV : Du côté des violences sexuelles, celles-ci peuvent avoir des conséquences durables sur la vie intime. Elles peuvent freiner le suivi gynécologique plus tard, car certaines jeunes filles refuseront de se faire examiner. Les violences peuvent aussi entraîner des troubles sexuels, comme des dyspareunies — des douleurs pendant les rapports — et rendre plus difficile la construction d’une vie sexuelle épanouie à l’âge adulte. Parfois, cela peut également provoquer un retard dans certains dépistages médicaux.

Cortex Média : Pourquoi repérer au plus tôt les victimes de violences et leur apporter un accompagnement précoce est indispensable ?


ML : C’est essentiel car le cerveau d’un enfant et d’un adolescent a besoin de sécurité pour se construire. Sans ce sentiment de sécurité intérieure, de nombreux dysfonctionnements apparaissent et perturbent des fonctions indispensables à l’adaptation au quotidien. Si la prise en charge tarde, un sentiment d’insécurité durable peut s’installer, avec toutes les conséquences psychiques et comportementales que cela implique. Intervenir rapidement permet d’évaluer l’état de l’adolescent, de stabiliser la situation et de rétablir un cadre sécurisant.

La justice joue notamment un rôle central dans la mise en sécurité des mineurs victimes de violences : une réponse rapide est indispensable pour restaurer immédiatement un sentiment de protection. Le cerveau se dérégule sous l’effet des violences, mais lorsqu’un adolescent est remis en sécurité, il conserve une importante capacité de reconstruction. En parallèle, les thérapies spécialisées en psychotraumatologie permettent de réduire les impacts du traumatisme sur la construction de la personnalité. Le travail thérapeutique porte sur la confiance en soi, l’image de soi, la capacité à identifier des relations toxiques ou malsaines, à poser ses limites, afin d’éviter les répétitions de violences.


AV : L’accompagnement pluridisciplinaire dans un même lieu, avec différents professionnels de santé, du médical, du social, est primordial. Chez Women Safe & Chidren, nous pratiquons le secret médical partagé, ce qui permet aux professionnels de communiquer entre eux autour de l’accompagnement des bénéficiaires afin de les suivre au mieux, avec plus de cohérence. Cela évite de réactiver le traumatisme des bénéficiaires en leur épargnant d’avoir à raconter plusieurs fois ce qu’elles ont vécu. Pour certaines victimes, il est déjà très difficile de venir consulter, de trouver du temps ou de s’extraire d’un environnement violent. Donc, centraliser les accompagnements facilite énormément les choses.

Cortex Média : Quels sont les signes qui doivent alerter l’entourage sur la dégradation de l’état de santé d’une adolescente ?

AV : Les signes qui doivent alerter peuvent être un repli sur soi, un changement soudain de comportement, un état de tristesse inhabituel ou encore des crises d’angoisse, notamment en classe. Cela peut aussi passer par des gestes d’automutilation. Il peut également y avoir des plaintes somatiques répétées : des douleurs pour lesquelles des consultations médicales ont déjà eu lieu sans qu’aucune cause organique ne soit identifiée. Dans ces cas-là, il ne faut pas hésiter à reconsulter et à s’interroger aussi sur une possible souffrance psychologique. Pour les enseignants, les signes les plus visibles sont souvent un changement de comportement, un isolement ou encore une perte de poids, prise de poids. Comme si l'adolescente se créait une carapace. Si l’on prêtait davantage attention à ces signaux, on pourrait aider beaucoup plus de jeunes.


ML : La difficulté principale, c’est qu’aujourd’hui dans notre société les adolescents de manière générale ne vont pas bien. Donc il existe des symptômes similaires pour un état dépressif que pour une perte de sens liée au monde dans lequel on vit. Chez les adolescentes, notamment avant 16 ans, les premiers signes d’alerte sont des changements brutaux de comportement ; une jeune fille auparavant souriante peut soudainement se renfermer.

Des troubles du comportement peuvent apparaître également, comme une perte d’appétit, des anxiétés massives ou un décrochage scolaire. Certains signes sont particulièrement évocateurs de violences comme l’hypervigilance, par exemple. Des adolescentes qui sursautent au moindre bruit, restent constamment sur leurs gardes ou observent en permanence leur environnement.

D’autres jeunes filles auront tendance à très peu parler de leur vie personnelle ou à maintenir une forte distance lorsqu’elles évoquent leur famille. À l’inverse, certaines peuvent adopter des comportements très exubérants, se rapprocher des adultes de manière inadaptée voire sexualisée.


La répétition de passages à l’acte constitue également un signal important : tentatives de suicide répétées, fugues ou autres comportements à risque doivent alerter l’entourage. Les relations familiales peuvent aussi donner des indications, notamment lorsqu’un parent est présenté comme extrêmement sécurisant tandis que l’autre est totalement absent du discours. Tous ces éléments, pris ensemble, peuvent mettre la puce à l'oreille.


AD : La première chose à faire, c’est de parler avec l’adolescente concernée, en lui proposant un espace d’écoute et de confiance. Il faut essayer de la sécuriser, de libérer la parole, sans la brusquer. L’entourage peut aussi l’orienter vers des professionnels de santé comme l’infirmière scolaire, ou encore vérifier si elle est suivie par un médecin traitant et proposer de faire le lien avec lui. Le plus important est de lui montrer qu’elle n’est pas seule et qu’elle peut s’exprimer. Le simple fait d’ouvrir cet espace de parole permet déjà de débloquer beaucoup de choses. En tout cas, il ne faut pas banaliser ces signaux en les attribuant simplement à une “crise d’adolescence”.

Cortex Média : Qu’est-ce qui manque aujourd’hui dans la prise en charge des victimes de violences ?


AV : Ce qui manque aujourd’hui, ce sont en partie des médecins et du temps médical. Cela nous permettrait de mieux dépister les situations à risque et de favoriser la libération de la parole. Il faut aussi renforcer la prévention, le dépistage, l’accueil de la parole et mieux sensibiliser aux micro-signaux. De manière plus globale, il manque des formations pour l’ensemble des professionnels : médicaux, paramédicaux, enseignants... Les progrès sont là, mais ils restent insuffisants. Des structures comme l’Académie WSC jouent un rôle important dans ce domaine.


ML : Au niveau de la justice, il est d’abord nécessaire d’apporter des réponses rapides et de croire la parole des jeunes. Hier encore, en consultation, j’ai eu des révélations d’inceste et le classement sans suite du père est tombé. Il faut que la société évolue réellement sur l’égalité et les droits de chacun. Qu’il y ait, au niveau du parcours de reconstruction d’un enfant ou d’un adolescent, comme pour tous les mineurs, un vrai passage sur le consentement, le savoir-vivre ensemble, le respect. Puis, au niveau de la dimension thérapeutique, je dirais qu’il faut davantage de professionnels de santé formés aux violences, pour repérer et accueillir les révélations, y compris lorsqu’elles sont exprimées de manière indirecte. Il faut plus de moyens pour apporter une réponse rapide et efficace face au fléau des violences.

Ces propos ont été recueillis par Ophélie Barbier

Ophélie Barbier
9 min

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