L’Académie des sciences consacre, en partenariat avec Canal Académies, une série de podcasts à l’histoire et aux usages des lettres. Au micro, Étienne Ghys. Cortex Média a retranscrit et édité cet échange, à lire ci-dessous.
Étienne Ghys : Je suis face à Jean-Pierre Mahé. Vous êtes philologue, on peut dire?
Jean-Pierre Mahé : Philologue, c'est bien le mot.
Étienne Ghys : Vous êtes membre de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres. J'insiste sur le mot lettres parce que c'est de ça qu'on va parler aujourd'hui.L'arménien a un alphabet qui lui est propre et qui a une histoire extrêmement précise. Il a été construit au début du Ve siècle.
Jean-Pierre Mahé : Au début du Ve siècle. Et c'est extraordinaire parce que nous avons la chronique d'un témoin de l'événement.C'était un petit élève de douze ans à l'époque, qui a été formé à écrire par l'inventeur même de l'alphabet.
Étienne Ghys : Donc c'est une invention consciente.
Jean-Pierre Mahé : Une invention consciente.
Étienne Ghys : C'est ce moine dont vous allez me dire le nom.
Jean-Pierre Mahé : Il s'appelle Mesrop Mashtots.
Étienne Ghys : Ce monsieur, moine, qui avait envie de transmettre la religion.
Jean-Pierre Mahé : Oui, il avait envie d'enraciner en quelque sorte le texte biblique et il s'était dit que les prédications orales, c'était pas suffisant.
Étienne Ghys : Donc ce moine se dit: j'ai besoin de créer un alphabet pour mon pays.
Jean-Pierre Mahé : Oui.
Étienne Ghys : Et il le fait. Alors dites-moi comment il s'y prend.
Jean-Pierre Mahé : C'était une affaire subversive parce que inventer un alphabet pour l'Arménie, qui était sous domination perse à l'époque, c'était en quelque sorte tendre la main aux Grecs, qui étaient les ennemis jurés des Perses. Donc, pour inventer un alphabet, en fait, il fallait reprendre une écriture déjà autorisée dans l'empire perse.Et il apprend que dans la région d'Édesse, il y a un prêtre de langue syriaque un peu extravagant qui a utilisé un vieil alphabet en usage dans la région pour écrire de l'arménien. Donc, il va voir ce savant. Il se rend compte que cet alphabet n'est pas suffisant parce qu'il ne contient que vingt-deux lettres et ça ne correspond pas du tout au nombre de phonèmes de l'arménien. Il faut au moins trente-six, trente-six signes différents pour traduire tous les phonèmes de l'arménien. Mais il fait semblant d'adopter cet alphabet et après, il demande la permission de le perfectionner.
Étienne Ghys : J'ai deux questions naïves à vous poser. À cette époque, la langue arménienne est parfaitement stabilisée.
Jean-Pierre Mahé : Non. La plus grande plaine d'Arménie, qui est au nord, qu'on appelle la plaine de l'Araxe, si vous voulez, ou de Ayrarat, là où se tient le mont, le mont Ararat. Et c'est là que se trouve la cour royale.Donc, malgré tout, c'est le dialecte de la plaine d'Ayrarat qui va servir de base. Mais tout le reste de l'Arménie, qui est un très grand pays, qui fait à peu près 400 000 kilomètres carrés de superficie. Et bien aujourd'hui, ça fait plus que 29 000, hein, je-- kilomètres carrés. Bon tout ça, c'est parcouru par toutes sortes de dialectes qui sont très différents au point de vue de la phonétique, au point de vue de la morphologie.
Étienne Ghys : Est-ce qu'on peut faire une analogie avec la France? C'est en quelque sorte le français sort du pouvoir royal.
Jean-Pierre Mahé : Absolument. Absolument. Et avec une diversité linguistique qu'il ne faut pas sous-estimer en France.
Étienne Ghys : Alors, revenons en deuxième question naïve que je voulais vous poser. Quelle était la proportion de personnes qui savaient lire et écrire à cette époque?
Jean-Pierre Mahé : Oh, à cette époque, avant l'invention de l'alphabet national surtout, très peu, parce qu'il fallait lire en quoi? En, en syriaque, en grec. C'était la seule chose. Même en perse, c'était pas possible, à l'époque, hein, parce qu'on ne l’écrivait pas.
Étienne Ghys : Il y a eu une entreprise pédagogique pour enseigner cet alphabet?
Jean-Pierre Mahé : oui, parce que l'alphabet était une commande royale. Par conséquent, on a fait des rafles dans tous les villages.On a emmené des enfants forts avec des bons poumons parce qu'ils devaient devenir prêtres et chanter la messe par la suite. On les a instruits et on ne les a libérés que quand ils ont dit: j'ai oublié la maison de mon père et la langue de mes parents.
Étienne Ghys : L'analogie avec le français, il y a aussi une période où les instituteurs n'avaient pas le droit de parler le dialecte local dans leur, dans leur classe.
Jean-Pierre Mahé : C'est un peu ça.
Étienne Ghys : Bon, alors, vous êtes ce moine et vous voulez inventer, créer un nouvel alphabet. Alors comment on s'y prend? Il faut être quand même très cultivé, par ailleurs.
Jean-Pierre Mahé : Oui, parce que vous voyez, nous intéressons à la forme externe des alphabets. C'est ce qui se voit, c'est ce qui est le plus intéressant pour les livres, etc.Bon, mais il faut bien comprendre qu'un alphabet a une forme interne, c'est-à-dire un contenu phonétique, n'est-ce pas? Une organisation interne. Et puis une forme externe. Et que la forme externe, c'est le plus variable, ce qui change le plus avec le temps. On voit les écritures du XVIe siècle ne sont pas les écritures du, du XXe ou du XXIe siècle.
Étienne Ghys : On parle d'écriture manuscrite, bien sûr, et pas imprimée.
Jean-Pierre Mahé : Oui, mais même les écritures imprimées ont beaucoup évolué. si on prend un livre du XVIIe siècle, on aura peut-être quelques difficultés à lire certains mots.
Étienne Ghys : Tout à fait.
Jean-Pierre Mahé : Et donc, au point de vue de la forme interne, il faut à l'époque distinguer ce qui existe en grec et en arménien en commun. Parce que ce qui existe en grec et en arménien, on va trouver un arrangement avec les lettres grecques déjà existantes.
Étienne Ghys : Donc là, vous parlez du son.
Jean-Pierre Mahé : Je parle du son.
Étienne Ghys : Du son qui peut être commun entre le grec et l'arménien.
Jean-Pierre Mahé : Oui.
Étienne Ghys : D'accord.
Jean-Pierre Mahé : Au fond, ces lettres grecques ou ces lettres grécoïdes, si je puis dire, qui ont un équivalent en arménien, on peut les désigner comme un système à part. Mais après, il y en a vingt-deux.
Étienne Ghys : Les vingt-deux, c'est en gros celles que nous avons aujourd'hui.
Jean-Pierre Mahé : C'est à peu près celles que nous avons aujourd'hui. Attention, ce qui est très important, c'est qu'il y a des voyelles et des consonnes.Parce que si vous faites comme les Phéniciens ou les Hébreux ou de, ou les Arabes, vous oubliez les voyelles. Ce n’est pas très important, mais vous voyez, dès que vous essayez de passer ça en iranien, je parle en iranien moderne, ça pose des problèmes. Il va falloir inventer des systèmes pour indiquer les voyelles.
Étienne Ghys : Donc vingt-deux lettres qui sont en quelque sorte, que nous avons en commun.
Jean-Pierre Mahé : Que nous avons en commun. Et puis il y a des lettres compliquées qui sont trois espèces de tcheu ou dże, trois espèces de tseu ou tse, et puis quatre espèces de r, et puis quatre... Vous voyez, ce sont des lettres qui n'existent pas chez nous.Alors ces lettres-là, elles sont fabriquées suivant un procédé commun. Par exemple, on va décider que toutes les lettres qui sont en tcheu ont des côtés brisés, des formes géométriques brisées. Toutes les lettres qui sont en tseu ont des côtés arrondis, pas brisés. Et puis, si elles sont sonores, la barre est au-dessus. Si elles sont sourdes, la barre est en dessous. Si elles sont aspirées, il y a une brisure et ainsi de suite. Donc c'est formé d'une façon tout à fait, systématique et raisonnable.
Étienne Ghys : Et les enfants aujourd'hui apprennent ça de cette manière?
Jean-Pierre Mahé : Non, pas du tout. Les enfants, se rendent très bien compte. D'abord, parlent la langue. On leur explique à peu près comme, comme on le faisait dans la méthode Bochet. D'autre part, ils sont très agiles, si je puis dire, parce que dès la deuxième année, ils apprennent le russe. Très tôt aussi, ils apprennent des langues étrangères, donc ils n'ont aucune difficulté.Moi-même, mes propres enfants ont fait des études, les deux premières années d'études primaires en Union soviétique, République d'Arménie, et ils sont revenus très agiles au point de vue des-
Étienne Ghys : Des caractères.
Jean-Pierre Mahé : Des caractères et des compréhensions phonétiques.
Étienne Ghys : Est-ce qu'aujourd'hui, cet alphabet est en péril?
Jean-Pierre Mahé : Absolument pas. Absolument pas.C'est-à-dire, c'est devenu un symbole national. Et le problème est tel que les humoristes prétendent que l'inventeur se consterne de voir que son alphabet ne sert plus à parler, à écrire, etc., mais à adorer.
Étienne Ghys : Et alors, ce moine, dont je n'arrive pas à prononcer le nom, il est une célébrité.
Jean-Pierre Mahé : C'est une célébrité. La plus grande avenue d'Erevan s'appelle Avenue Mesrop Mashtots. Le temple de la République, en quelque sorte, c'est l'Institut des manuscrits, qui s'appelle Matenadaran.
Étienne Ghys : La Bible a été traduite aussi par ce même moine?
Jean-Pierre Mahé : Oui, oui, oui, et par ses disciples. C'était un gros travail.
Étienne Ghys : Et à quelle époque, cet alphabet est devenu imprimé?
Jean-Pierre Mahé : Il est devenu imprimé en 1511 à Venise.
Étienne Ghys : À Venise.
Jean-Pierre Mahé : Parce qu'à cette époque, c'était déjà l'Empire ottoman. Les Arméniens avaient été dépossédés de leurs terres. Les paysans qui étaient restés sur place étaient misérables. Il y avait une très grande diaspora déjà en Asie Mineure.Finalement, c'était le négoce international qui, je vous le rappelle, jusque en 1850, est majoritairement par voie de terre. Ce négoce international, il va jusqu'à Constantinople et après, on prend des bateaux et on va vendre en Europe ou dans la mer Blanche. Et donc, à Venise, il y avait tout un quartier peuplé, par des Arméniens. Et un Arménien réussit à tromper la poli- Alors oui, les Arméniens étaient réputés hérétiques et schismatiques. Donc, imprimer la Bible en arménien, ça pouvait vous conduire à de très fâcheuses aventures. Un curé arménien qui habitait Venise réussit à s'associer à un imprimeur italien. L'imprimeur décède, il garde la marque et pendant trois ans, il joue à cache-cache avec la police et il publie cinq livres. Et ça, c'était très important.
Étienne Ghys : Donc ça, c'est de quinze cent et des poussières.
Jean-Pierre Mahé : Ça, c'est 1511 à quinze cent quatorze.
Étienne Ghys : Comme vous le savez aussi bien que moi, les caractères romains que nous utilisons ont une grande variation depuis le XVIe siècle jusqu'à aujourd'hui. Y a, y a eu des tas de polices de caractères différentes avec des, avec des empattements, sans empattement, etc.Est-ce que l'alphabet arménien a eu aussi une évolution, une vie en quelque sorte, d'un point de vue esthétique?
Jean-Pierre Mahé : Oui, d'un point de vue esthétique, il a eu une vie, mais qui est longue et antérieure à 1511, bien entendu. C'est-à-dire qu'on est au départ, y avait probablement une écriture très rapide, mais, qui n'était pas formellement différente de la grande majuscule. Comme le but de l'alphabet, c'était d'écrire le texte sacré, on l'écrivait toujours en majuscule. Ça vous prenait quatre volumes pour le premier T— pour le L'Ancien Testament. C'est seulement au douzième siècle qu'on a inventé les Bibles en un volume. Mais je vous ferais remarquer que c'est une chose tout à fait perverse parce que ça veut dire le libre examen, ça veut dire la libre lecture, les laïques qui s'intéressent sans le ministère de l'Église, etc etc.Vous voyez, c'est déjà quelque chose de dangereux. Alors pour l'imprimerie, donc, il y a tout ce passé derrière. Mais il y a quelque chose d'amusant, c'est que les premiers livres ont été imprimés dans des écritures volontairement irrégulières. C'est-à-dire que pour chaque lettre, il y avait trois ou quatre formes qu'on employait d'une façon aléatoire. Parce que si ça avait été uniforme, on aurait pu croire que c'est le diable qui a écrit le livre. Et donc, pour pas effrayer les curés de campagne, on a fait des éditions avec des caractères un peu biscornus comme ça. Et puis après, les Italiens sont intervenus et les Flamands, et on a eu des belles inscriptions, tout à fait belles. Et alors, l'autre étape, c'est l'étape soviétique. C'est-à-dire que si vous alliez à l'école estienne au siècle dernier, vous appreniez aussi à imprimer l'italien, mais vous appreniez qu'il y a des lettres qui ont des excroissances, si je puis dire, en haut ou en bas, et que donc, si on met telle lettre à côté de telle lettre, il faut u-utiliser une variante.
Étienne Ghys : Un peu comme des ligatures.
Jean-Pierre Mahé : Comme des ligatures. Il faut utiliser une variante. C'est ce qu'on apprenait. C'était très beau d'ailleurs.C'étaient les Italiens qui avaient inventé ça et c'était très très beau. Et les Soviétiques ont inventé le monobloc. C'est-à-dire qu-, enfin, les Arméniens soviétiques ont inventé le monobloc. C'est-à-dire chaque lettre occupe exactement le même volume, ce qui facilite l'impression mécanique. Et maintenant, les polices soviétiques ont, ont évolué et il y a des très belles polices monobloc.
Étienne Ghys : Monobloc?
Jean-Pierre Mahé : Oui, non, monobloc, je veux dire, toutes les lettres sont égales. C'est ça que je veux dire.
Étienne Ghys : Et vous trouvez que c'est beau?
Jean-Pierre Mahé : Oui, c'est beau. C'est-à-dire, si on raffine un peu, c'est plus pratique, je veux dire pour l'ordinateur, pour la machine, pour la presse, pour tout ce que vous voulez. Et d'un point de vue esthétique, c'est beau.Mais alors, ils ont l'esprit, de notre point de vue français, si vous voulez, à l'envers. C'est que tout ce qui est courant est penché. Quand nous, on mettrait des italiques, eux, ils mettent en droit. C'est quelque chose de bizarre.
Étienne Ghys : Est-ce qu'il y a quelque chose d'analogue aux, aux empattements?
Jean-Pierre Mahé : Non, non, non, pas du tout. Pas du tout.Sauf si on fait des fantaisies de style. Mais, non, y a rien de tel. C'est une écriture manuscrite du treizième siècle, ce qui lit en général. Une écriture manuscrite du treizième siècle, mais qui a été régularisée, stylisée et dessinée par des designers italiens ou flamands et qui dessinaient très bien. Alors, flamands parce qu'il y avait pas l'Église catholique. Enfin, si, dans les Flandres, oui, mais je veux dire, dans les Pays-Bas, on pouvait imprimer des livres hérétiques en toute tranquillité. Et c'était la raison pour laquelle la première Bible arménienne a paru à Amsterdam.
Étienne Ghys : Alors évidemment, tout ça a entraîné une littérature de grande qualité.
Jean-Pierre Mahé : Oui, absolument. Mais alors cette littérature, elle arrive plus tard.Elle arrive malgré la police russe vers dix-huit cent quarante-huit, du côté de l'Empire russe, et elle arrive dans les années dix-huit cent quatre-vingt dans l'Empire ottoman, où le, l'imprimerie est encore très surveillée.
Étienne Ghys : Un grand merci pour cette conversation, mais pour terminer, je vais vous poser la question, la même question que je pose à tous mes interviewés. Est-ce que vous pourriez me recommander une musique qui pourrait illustrer notre propos?
Jean-Pierre Mahé : écoutez, qui n'a pas de rapport, si vous voulez, mais, c'est un chant qui s'appelle Koroun. C'est le chant d'exil arménien. C'est le, la plus belle musique, la plus émouvante qui soit.Et je connais un chanteur qui est particulièrement convaincant. Il s'appelle Mkrtich Mkrtchyan, mais je vous l'écrirai. Je vous l'écrirai, Mkrtich Mkrtchyan.
Étienne Ghys : Un grand merci.
Texte corrigé et reformulé pour la lecture, dans le respect du sens de l’échange original.