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Parentalité

Marie Rabatel, 51 ans, autiste : « L'amour, ce n'est pas que le sexe »

Publié le
19.05.2026

"Sous la couette"
La nouvelle chronique de Cortex. Une série de récits intimes, provocateurs juste ce qu’il faut, toujours chaleureux.

Désir, couple, parentalité : quand le handicap bouscule et vient interroger les normes les plus ancrées.

Ici, chaque histoire part d’une vie réelle, d’une question parfois dérangeante, pour explorer ce qui se joue loin des discours officiels : les corps, les choix, les désirs et les trajectoires.

Pour ce troisième volet, voici le parcours de Marie Rabatel, 51 ans.

À 15 ans, Marie Rabatel rencontre Yannick. Depuis la naissance de leur fils, leur couple s'épanouit sans relation sexuelle mais avec une tendresse intacte. Autiste et survivante d'un viol à 12ans, cette militante dévoile une intimité faite de silences et de reconstruction.

1. La phrase qui pique

"Apprends déjà à t'occuper de toi avant de vouloir t'occuper d'un gosse." On me l'a asséné pendant plusieurs années alors que j'essayais de tomber enceinte. J'étais autiste et on pensait me rendre service en me conseillant de "me gérer moi-même" d'abord.

2. Le moment gênant

"Lors d'un repas entre amis, j'annonce sans filtre que je pourrais très bien habiter dans un couvent parce que, depuis vingt ans, mon mari et moi avons appris à aimer autrement. Gros malaise. L'amour, ce n'est pas forcément du sexe. C'est aussi le respect, la tendresse, le souci de l'autre. C'est quelqu'un qui reste, qui tient, même sans toujours tout comprendre. J'ai trouvé un compagnon qui me correspond et à qui je corresponds. C'est tout."


3. L'histoire

Un dancing, un samedi soir. Ce qui la frappe en premier, c’est la couleur de son sweat assorti à ses chaussettes, le genre de détails qu'elle remarque toujours. Et puis, il la vouvoie pour l’inviter à danser. Marie a 15 ans, Yannick, 18.

Ils échangent leurs numéros, se revoient.

Un an plus tôt, Marie Rabatel a été diagnostiquée autiste. "Ah, on comprend mieux pourquoi tu es comme ça", rétorquent ses amies. "Je ne saurais pas dire en quoi j'étais différente. Je ne le percevais pas, même si j'avais toujours l'impression d'être à côté des gens et pas avec eux”, analyse Marie, aujourd'hui âgée de 51 ans.

Dans ce couple naissant, la sexualité n'est pas une priorité. La jeune femme patiente trois ans : "Ce n'est pas que j'attendais d'être majeure, ça ne m’intéressait tout simplement pas." Elle cherche avant tout un "amoureux", et se sentir en sécurité - Yannick est rugbyman. "Mais l'acte sexuel est une 'activité' qui me met profondément mal à l'aise. Et cela a empiré avec les années." Marie veut pourtant être maman. Son corps résiste. Après une longue attente, elle tombe enceinte. "Pendant ma grossesse, chaque fois que nous faisions l'amour, je fondais en larmes." Yannick, bienveillant et attentif, la prend dans ses bras.

Sa compagne s'interroge néanmoins sur ses sanglots incontrôlables, cette peur panique de l'intimité.

Et, puis, un jour, elle comprend. Violemment.

Elle reconnaît un homme dans la rue. Un uppercut, un maelstrom et cette sinistre réalité qui refait surface. Elle a 36 ans.

Fascinée par des posters de camions

Elle se souvient de la petite fille de 12 ans qui, par la fenêtre de son voisin, apercevait des posters de camions US, une "fixation typique de (sa) façon de voir les choses". Un copain du jeune homme, âgé de 17 ans, l'invite à entrer dans cette chambre. Marie est naïve, inconsciente du danger. La proie idéale.

Il la viole, puis la mutile.

En prenant la fuite, elle se jette dans un buisson de ronces pour justifier le sang qui coule sur sa peau.

"Quand je suis rentrée, 'on' m'a simplement dit : 'Où es-tu encore allée grimper ? Tu es dégueulasse. Va vite te laver.'" Ce soir-là, la jeune fille ne parle pas, elle dessine frénétiquement pour expier son calvaire. Elle est en train de noircir son douzième croquis, quand l'adulte les déchire en la traitant de folle.

Victime de harcèlement scolaire lié à son autisme, la collégienne a appris que "lorsqu'on se plaint, on vous répond que c'est votre faute". Un mécanisme dévastateur se met en place : "On me fait du mal, et c’est mon lot. J'ai tout enfoui."

De l'amnésie à la vérité

L'amnésie l'a protégée durant plus de 20 ans, même si des scories émergent, parfois. Par exemple, cette grande sportive, qui s'est jetée avec frénésie dans le lancer de disque, ne comprend pas sa peur inexpliquée des baskets blanches. C'est en identifiant son agresseur qu'elle peut enfin recomposer ce puzzle traumatique.

Mais la vérité est une déflagration. Subitement terrifiée par le monde extérieur, Marie doit être hospitalisée, durant cinq ans. Il lui faudra quatre ans de thérapie pour parvenir à prononcer le nom du violeur, contre lequel elle n'a jamais pu porter plainte. "Les délais étaient prescrits, j'avais peur de la diffamation et pas d'argent pour aller en justice", explique-t-elle.

Yannick est à ses côtés, fidèle, solide, aimant. "Rester quand c’est difficile, c’est rare. Combien de couples se séparent dès le premier obstacle ?", interroge Marie.

Ses combats jusqu'à l'ONU

Muette face à ses propres blessures, elle choisit de hurler la douleur des autres victimes : "Je pense que ce combat était inconsciemment ancré en moi depuis toujours". Durant quinze ans, cette éducatrice spécialisée auprès d’enfants avec autisme ou trisomie s'est toujours attachée à la notion de consentement, leur apprenant à faire des choix et à dire non.

En 2016, elle co-fonde l’AFFA, association dédiée à la défense des femmes autistes. Les chiffres sont accablants. 88 % d'entre elles disent avoir subi une agression sexuelle. 51 % un viol. 47 % avant 14 ans. 31 % avant 9 ans. Neuf femmes sur dix.

"Certaines d'entre elles se retrouvent dans des situations dangereuses par incompréhension des codes sociaux et des intentions de l'autre, sans que leur agresseur soit nécessairement un prédateur conscient. Mais il y a aussi les prédateurs délibérés, qui ciblent ce public précisément parce qu'on ne les croira pas", s'indigne la militante.

Depuis, Marie Rabatel a semé des graines sur ce terrain en friche. C'est d'ailleurs l'esprit de son livre, Le temps que germent les graines, paru en mai 2026 aux éditions Michalon.

En juin, cette battante postule pour être membre du Comité expert des droits des personnes handicapées de l’ONU, à NewYork (lire : Comité des droits des personnes handicapées de l'ONU : Marie Rabatel n'est pas élue). Première française, première personne autiste. "Je serai partout où il le faut pour que la petite Marie et tous les autres enfants victimes ne soient plus jamais invisibilisés." Bien qu'elle n'est finalement pas élut, le parcours force le respect.

4. L'interview sans filtre


1. Dans quelles circonstances avez-vous revu l'homme qui vous a agressée ?
Sur un marché. Mon fils voulait du fromage. Je me suis approchée de l'étal, j’ai levé les yeux, commencé à assembler les détails du visage en face de moi — un sourcil, un œil, un nez. C’est comme ça que je perçois les visages. Et, là, une décharge électrique dans mon cerveau. J’ai saisi Antoine et nous sommes rentrés en courant. Tout est remonté, d’un coup. Comme pour ceux qui disent avoir vu leur vie défiler au seuil de la mort.

2. Alors qu'il a 7 ans, votre fils vous demande instinctivement : "Quelqu’un t’a violée ?"
Un soir, après l’histoire du coucher, il me dit : "Maman, est-ce que quelqu’un t’a fait croire qu’il fallait te déshabiller pour prendre une douche ?" Très jeune, Antoine s'est passionné pour la seconde Guerre mondiale, allant jusqu'à connaître les horreurs de l'Holocauste. Il savait quel sort était réservé aux femmes, à la descente des trains : tuées ou souillées. Instinctivement, il ajoute : "Quelqu’un t’a violée ?" J’ai dit "oui". Pour lui, c’était violent. Pour moi, c’était un soulagement. Ma parole enfin libérée...

3. Vous n’avez jamais donné le bain à Antoine. Pour quelle raison ?
La maternité, pour une femme survivante de viol, est un combat entre le désir de protéger et la peur de ses propres gestes. Je craignais qu'ils ne mettent mon fils en danger ou soient mal interprétés même si j'ai bénéficié d’un accompagnement à la parentalité. Un viol détruit au-delà de ce qu’on voit.

5. La punchline

"Je suis une petite jardinière qui sème des graines, pour que d’autres puissent les faire germer à leur tour."

Emmanuelle Dal'Secco
4 min

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