"Sous la couette"
La nouvelle chronique de Cortex. Une série de récits intimes, provocateurs juste ce qu’il faut, toujours chaleureux.
Désir, couple, parentalité : quand le handicap bouscule et vient interroger les normes les plus ancrées.
Ici, chaque histoire part d’une vie réelle, d’une question parfois dérangeante, pour explorer ce qui se joue loin des discours officiels : les corps, les choix, les désirs et les trajectoires.
Pour ce quatrième volet, voici le parcours de Virginie Delalande, 45 ans.
Virginie Delalande, première avocate sourde oralisante de France, a longtemps porté le poids des regards sur sa surdité. Elle raconte une vie affective traversée par les complexes, les préjugés et une liberté conquise, où le corps et le désir ont trouvé leur propre langage.
1. La phrase qui pique
« Quand on est sourde, on devrait vraiment éviter de se reproduire. »
La mère d’une de mes meilleures amies a prononcé cette phrase un jour en parlant à l’une de ses amies. J’étais alors enceinte. Je me suis sentie visée. Ça m’a broyée.
Ce qui était encore plus violent, c’est qu’elle avait elle-même deux filles sourdes. Cette remarque ne me concernait pas seulement moi, elle renvoyait aussi à leur propre existence, comme si elles n'avaient pas non plus le droit de fonder une famille.
J’ai aussi entendu d’autres réflexions, parfois sous couvert de curiosité : « Mais toi, tu voudrais des enfants ? » À l’époque, je n’en voulais pas forcément. Mais la réponse qu’on me faisait ensuite était terrible : « Ouf, parce que quand même, avoir des parents handicapés... pour les enfants, c’est vachement dur. »
2. Le moment gênant
En 2023, lors d’une conférence devant un groupe de dirigeants, alors que j’étais seule sur scène face à 700 personnes, l'un d'eux m’a demandé sans aucun complexe : « Est-ce que vous confirmez que les femmes sourdes sont particulièrement bonnes au lit ? »
J’étais sidérée. L’assemblée aussi. Beaucoup ont réagi mais je ne les ai pas entendus et m’en suis sortie avec une pirouette.
Après coup, pourtant, je me suis souvenue que plusieurs hommes m’avaient déjà fait des remarques très positives, en me disant que c’était « différent » avec moi. Je me suis alors demandé s’il pouvait effectivement y avoir des particularités liées à la surdité.
La première, c’est peut-être le rapport au toucher. Comme on n’entend pas, on est forcément davantage dans le physique, dans le corporel. Il y a aussi la question du bruit. Je pense qu’on a moins de complexes par rapport à ça. On exprime davantage le fait de prendre du plaisir. Une personne sourde peut ne pas se rendre compte qu’elle dérange les voisins. C’est après coup qu’on se dit : « Ah oui, oups, j’espère que… »
Je pense aussi qu’il peut y avoir moins de complexes. Peut-être parce qu’on entend moins certaines critiques, ou qu’on a longtemps été moins exposés aux normes véhiculées par les médias. Sans accès aux sous-titres, on a construit notre rapport à la sexualité autrement, de manière plus naturelle et donc libre.
Oui, cette question était complètement déplacée mais elle m’a permis d’ouvrir les yeux sur une réalité que je ne conscientisais pas forcément.
3. L'histoire
Sa mère ne transigeait pas : « Pas de rapport sexuel avant le mariage. » Son père défendait plutôt l'inverse : « Ma fille, vas-y, profite. » Entre ces deux visions irréconciliables de la sexualité, Virginie grandit avec une certitude plus profonde encore : si elle veut être aimée, ce sera par un homme entendant. Il lui faudra plusieurs histoires d'amour pour comprendre qu'elle avait surtout intégré les préjugés de la société à l'égard de sa surdité.
Comme beaucoup de jeunes adultes, elle vit quelques aventures entre 18 et 20 ans, avant d'enchaîner les relations longues. « La plus courte a duré deux ans et demi. Ensuite, j'ai quasiment toujours été en couple. »
Désirs validistes
Pourtant, adolescente, tomber amoureuse est loin d'être facile. « Quand on est jeune, on se dit : 'J'aimerais un mec brun, aux yeux verts…' Moi, dans mes critères, le Graal, c'était une personne entendante. J'avais parfaitement intégré le validisme. »
Le plus difficile n'est pas sa surdité mais le regard qu'elle porte sur elle. « Dès que j'ouvrais la bouche, je pensais que mon accent cassait la magie de la séduction. J'avais beaucoup de complexes, l'impression de ne pas être désirable, même si je n'ai jamais été coincée. »
Alors, inconsciemment, Virginie organise sa propre fuite. « Je tombais amoureuse de mecs inaccessibles. Par exemple d'un garçon de troisième lorsque j'étais en cinquième. C'était une échappatoire inconsciente. Je pouvais ainsi rêver tranquillement, éviter d'être confrontée au réel. Il ne m'arriverait rien qui puisse me blesser ou toucher une confiance en moi si fragile. »
À 19 ans, tout change.
Un été, elle fait des travaux de bricolage sous les toits avec un ami. « La proximité, la chaleur, des tâches banales, un peu d'ennui... Et puis, les hormones… Ça s'est tellement bien passé qu'on est restés ensemble. »
Le couple fonctionne. Enfin, presque.
« Quand on était tous les deux, il n'y avait pas de problème. Mais, en société, je devais faire sans cesse des efforts d'adaptation, avec parfois l'impression d'être une plante verte. » A l'inverse, lui refuse de l'accompagner lorsqu'elle rejoint la communauté sourde. « Je me suis dit : 'Ce n'est pas juste. Les efforts se font toujours dans le même sens'. Ce n'est pas cette raison qui nous a séparés mais cela a contribué à nous éloigner. »
Aucun de mes critères
Puis elle rencontre son futur mari, à 20 ans.
Dans un bar.
Il est sourd.
« Il n'avait aucun de mes critères. Il était trop grand, il était roux, il était sourd. Il aimait le foot. »
Ils vivront dix-huit ans ensemble.
« Une vraie belle relation amoureuse. »
La vie lui joue alors un drôle de tour.
« J'avais peur de transmettre ma surdité et mon accent à mes enfants. Peur qu'ils aient honte de leurs parents sourds. Donc je n'en voulais pas. Et, là-dessus... bim. Je tombe enceinte. »
Le premier enfant naît.
Sourd.
Puis sa sœur.
Sourde.
Merci la vie !
« À chaque fois, j'ai appris, parce que je me suis retrouvée exactement dans ce que je ne voulais pas. Aujourd'hui, je dis merci la vie. Elle m'a confrontée, de la manière la plus brutale, à mes pires préjugés et m’a fait réaliser que je me plantais complètement. »
Très vite, ses peurs s'estompent devant des avantages qu'elle n'imaginais même pas. « À la maison, tout le monde est sourd. On se comprend sans efforts. Et puis on connaissait déjà le parcours des enfants sourds : les bons professionnels, le bon appareillage au bon moment, l'école, l'apprentissage de la lecture... Aucune angoisse pour leur avenir. On savait que ça marchait parce qu'on l'avait vécu. »
Elle accompagne ses enfants vers des études brillantes. « Les professionnels me regardaient un peu comme un cobaye. Ils se sont rendu compte qu'on a le droit d'avoir de l'ambition et d’être brillant quand on est handicapé. Ce n'est pas forcément le délire d’un parent qui est dans le déni du handicap de son enfant ». »
Depuis six ans, la vie De virginie a pris une autre route amoureuse.
Elle vit maintenant avec un homme entendant.
« Ma perle. Mon âme sœur. Je n'ai jamais eu une relation aussi facile, aussi fluide. Peut-être grâce à la maturité... »
4. L'interview sans filtre
1. La surdité modifie-t-elle votre rapport au corps et à la sexualité ?
Oui, c'est évident. Entre sourds, la sexualité n'est pas du tout taboue. Je me souviens que, très jeune, j'ai eu des conversations avec des personnes qui avaient vingt ans de plus que moi, hommes, femmes, sans complexe, sans gêne. On parlait aussi très ouvertement avec des personnes qui avaient des sexualités différentes, notamment homosexuelles.
Avec mes amis entendants, il y avait davantage de pudeur : on abordait le sujet, mais on entrait moins dans les détails. Dans la communauté qui pratique la LSF (langue des signes française), il y a moins de barrières, un côté pragmatique, terre à terre. La langue des signes est très visuelle, expressive, dans une réalité plus brute. Elle engage le corps.On peut faire des gestes qui évoquent la sexualité mais ce n’est pas dans une volonté de démonstration. Plutôt comme un artiste qui décrit un tableau.
2. Le toucher a-t-il une place particulière dans votre sexualité ?
Je suis hypersensible. C’est plutôt une qualité, dans ce que je donne et ce que je reçois. Je suis dans un rôle actif mais tout autant dans la transmission, comme un effet miroir. J'observe mon partenaire, ses réactions, ses expressions.
Je suis attentive à la crispation de ses muscles, à la façon dont il manifeste son désir et repère vite quand quelqu’un simule.
3. En 2018, un site décide de sous-titrer ses films X. Une bonne idée ?
Oui, évidemment. Pourquoi, sous prétexte qu'il s'agit de pornographie, faudrait-il traiter ces films différemment ? Certes, il n’y a pas toujours beaucoup de scénario, mais il y a des dialogues, des échanges.
Après, la vraie question est peut-être celle de la traduction : comment retranscrire certains bruitages ? Mais le principe de l’accessibilité doit rester le même.
5. La punchline
« La vie m'a donné exactement ce que je redoutais… et c'est devenu mon plus beau cadeau. »
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