Le Fonds Clinatec, à Grenoble, explore deux pistes pour agir sur le cerveau sans chirurgie : la lumière proche infrarouge et de faibles courants électriques. Des études doivent évaluer leur intérêt pour certains troubles psychiatriques. Une recherche prometteuse sur le papier, mais dont les bénéfices restent à démontrer.
La lumière ou l’électricité pourraient-elles bientôt agir sur des troubles psychiques comme la schizophrénie, la dépression, la bipolarité et le trouble de stress post-traumatique (TSPT) ? Après avoir travaillé sur différentes maladies neurologiques, le Fonds Clinatec, structure de recherche biomédicale innovante installée à Grenoble au sein du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives), ouvre un nouvel axe de recherche consacré à la santé mentale.
L’objectif : déterminer si deux techniques de stimulation cérébrale, sans chirurgie, pourraient contribuer à soulager certains troubles psychiatriques. Elles sont dites de « neuromodulation non invasive ». Autrement dit, elles cherchent à modifier l’activité de certains réseaux du cerveau sans implanter d’électrodes à l’intérieur de celui-ci ni recourir à une opération.
Photobiomodulation : de la lumière pour stimuler le cerveau
La première s’appelle la « photobiomodulation » (PBM). Dans les recherches annoncées, une lumière proche infrarouge est dirigée vers le crâne, via un dispositif de type casque, pour tenter d’agir sur l’activité et le métabolisme des cellules cérébrales. On parle alors de photobiomodulation transcrânienne car la lumière est appliquée depuis l’extérieur du crâne pour atteindre les tissus cérébraux.
Les essais sont conduits en double aveugle, c’est-à-dire en comparant le dispositif actif à un dispositif placebo sans que les participants sachent quel dispositif est utilisé. Le Fonds Clinatec entend ainsi vérifier si cette lumière peut améliorer certains symptômes ou mécanismes cérébraux dans des troubles psychiatriques.
Les chercheurs pensent qu’elle pourrait agir sur les mitochondries, de petites structures présentes dans les cellules, qui jouent un rôle essentiel dans la production d’énergie. Pour le moment, il s’agit d’une hypothèse de recherche et non de la preuve d’un effet thérapeutique établi en psychiatrie.
Stimulation transcrânienne par interférence temporelle : des zones plus profondes ?
La seconde est la « stimulation transcrânienne par interférence temporelle » (tTIS pour temporal interference stimulation). Cette technique électrique consiste à appliquer, à l’aide d’électrodes placées sur le cuir chevelu, de faibles courants électriques conçus pour produire une stimulation dans une région cérébrale.
Son principe repose sur l’application de courants de fréquences légèrement différentes. Leur interaction doit permettre de moduler l’activité électrique dans une zone ciblée, potentiellement située en profondeur dans le cerveau. L’intérêt théorique est de pouvoir atteindre ces zones plus profondes sans opération, contrairement à la stimulation cérébrale profonde qui implique l’implantation d’électrodes par chirurgie. Là encore, le caractère non invasif ne préjuge pas de son efficacité : les recherches annoncées doivent précisément établir si cette approche peut avoir une place dans les prises en charge psychiatriques.
Ce qu’on ignore encore
Une personne souffrant de dépression, de schizophrénie, de trouble bipolaire ou de TSPT ne doit donc pas interpréter cette annonce comme une invitation à remplacer ses soins actuels par des casques lumineux ou des appareils de stimulation vendus sur le marché. Ces recherches visent à évaluer des techniques potentiellement complémentaires aux soins existants, sans chirurgie. Mais les inconnues restent nombreuses : quels troubles, quels symptômes, quels participants, quelle durée, quels critères de réussite, quels effets indésirables ?
Entretien avec Géraldine Russell, directrice de la communication du Fonds Clinatec
Nous avons posé nos questions à Géraldine Russell, directrice de la communication du Fonds Clinatec, pour mieux comprendre les perspectives de ces recherches.
Combien de temps durent vos projets de recherche ?
Généralement entre trois et quatre ans. Ce sont des recherches expérimentales. Le Fonds Clinatec n’a pas vocation à industrialiser une solution qui pourrait être trouvée.
Que se passe-t-il ensuite si les résultats sont concluants ?
Si nous apportons des preuves scientifiques que ces techniques fonctionnent pour prévenir ou traiter un certain nombre de pathologies, nous ne doutons pas que des industriels concevront ensuite des dispositifs médicaux pour les diffuser auprès des patients.
Qui peut s’intéresser à ce « marché » ?
Des industriels de la santé, ou des industriels de la technologie qui voudraient se faire une place sur le marché de la santé. Cela peut être très large. Notre rôle est de faire de la recherche au service de l’intérêt général, de tous les patients. L’industrialisation des dispositifs ne nous appartient pas.
Si les premières recherches sont concluantes, combien de temps faudra-t-il avant que ce type d’outil puisse arriver sur le marché ?
En général, on compte à peu près une dizaine d’années au total. Nous lançons les premières recherches. Si elles sont concluantes, cela se traduit généralement par un deuxième projet de recherche, avec un nombre de patients beaucoup plus important. C’est ensuite que le transfert vers les patients peut être effectif, via une solution industrialisée.
Ces approches ont-elles déjà été étudiées dans les maladies d’Alzheimer et de Parkinson ?
Oui. Nous travaillons historiquement sur les maladies neurodégénératives, donc Alzheimer et les maladies apparentées, comme la maladie à corps de Lewy, et Parkinson, ainsi que sur d’autres types de pathologies. Nous avons plusieurs projets de recherche sur les traumatismes crâniens, par exemple. Ce sont donc des projets déjà en cours. Le Fonds Clinatec a été fondé en 2014 et nos premières recherches menées avec nos propres équipes ont commencé en 2019-
Propos recueillis par Emmanuelle Dal'Secco



