L’Académie des sciences consacre, en partenariat avec Canal Académies, une série de podcasts à l’histoire et aux usages des lettres. Au micro, Étienne Ghys. Cortex Média a retranscrit et édité cet échange, à lire ci-dessous.
Étienne Ghys : Je suis face à Xavier Darcos. Bonjour Xavier.
Xavier Darcos : Bonjour mon cher Étienne.
Étienne Ghys : Alors aujourd'hui, j'aimerais qu'on parle des lettres, mais des lettres non pas de littérature, mais des lettres comme figure géométrique, si je peux me permettre. Alors, je voudrais savoir si toi, t'y accordes une certaine importance ou pas du tout, soit dans les livres que tu écris, quand tu les publies, est-ce que pour toi, c'est important, une discussion avec l'éditeur, plutôt Garamond que Helvetica ou est-ce que tu as des choix particuliers ou est-ce que c'est important pour toi quand tu lis?
Xavier Darcos : Alors d'abord, moi, je dois dire que mon rapport avec les lettres est un rapport en effet très physique, comme tous les enfants d'ailleurs. Les premiers souvenirs que j'ai, ce sont des abécédaires avec des lettres qui sont, figurées comme des sortes d'animaux, d'objets, des demi-lunes. Et je pense même que ce sont mes premiers souvenirs.Donc la réalité du fait que la lettre précède au fond la, la langue est une réalité qui est celle de toute expérience, de jeune enfant qui découvre, la lecture.
Étienne Ghys : Il me semble que l'enfant, une fois qu'il a capturé ces lettres, en quelque sorte, on les oublie et elles passent dans l'inconscient.
Xavier Darcos : Peut-être plus aujourd'hui que naguère, parce que le culte de la lettre bien formée en, en romain comme en italique, est resté très présent dans l'école de la République jusqu'aux années, fin des années soixante, début soixante-dix. Et moi, j'ai été à l'école primaire entre cinquante et cinquante-huit.
Étienne Ghys : Donc t'as appris la bâtarde et l'anglaise.
Xavier Darcos : Absolument. Les plaies et les déliées. Et donc la formation la, de la lettre joue un rôle d'ailleurs peut-être excessif avec les plumes sergent major, avec les encriers. Moi, j'ai connu ça.
Étienne Ghys : Les taches.
Xavier Darcos : Les taches qu'il fallait pas faire. Et notre professeur était relativement rigoureux et c'était un critère très important de jugement sur les enfants, ce qui créait des, des problèmes sans nom aux enfants dyslexiques ou aux maladroits, alors qu'ils pouvaient être extrêmement intelligents.Et ça a duré très longtemps. L'idée que la lettre est d'abord une sorte d'objet autonome et qu'il faut y prêter attention est une idée qui, renvoie chez moi à ma première formation, à quoi que ce soit, si, si je puis dire, au tableau, aller faire des lignes de F ou que sais-je, ou des majuscules.
Étienne Ghys : L'alphabet écrit au-dessus du tableau.
Xavier Darcos : Absolument.
Étienne Ghys : Qu'on regardait tous les jours.
Xavier Darcos : Tous les matins, monsieur Zampa, notre professeur de neuvième, tous les matins faisait une lettre. Alors, on avait le A, le I, le B, on devait tous les refaire, etc.Et surtout, la première lettre était le début d'une citation, d'une formule morale qu'on allait commenter. B, bien mal acquis ne profite jamais. Et donc, là, il y avait la belle lettre et le reste était écrit plus petit. Donc vraiment, c'est un-- c'est l'é-c'était l'école à l'ancienne, mais c'était une école où le, l'écrit, avait un rôle absolument disproportionné, peut-être, par rapport à-
Étienne Ghys : Ah, tu penses disproportionné?
Xavier Darcos : Enfin énorme parce que-
Étienne Ghys : Tu regrettes cet apprentissage?
Xavier Darcos : Non, mais ce que je sais, c'est que si tu faisais une faute d'orthographe, tu pouvais dire des choses intelligentes, c'est-- plus personne te lisait. Et comme je disais pour les dyslexiques, il y avait des dyslexiques totalement brillants, intelligents, capables, etc. Mais qui étaient jugés comme des cancres parce que ce qu'ils fournissaient à l'écrit n'était pas satisfaisant.Tu sais que en, au Québec, un a-- un élève dyslexique, il est considéré comme handicapé et donc il a le droit d'avoir quelqu'un qui écrit à sa place lorsqu'il passe un examen. En France, on est loin de ça encore hein.
Étienne Ghys : On fait des progrès.
Xavier Darcos : Bien sûr qu'on a fait des progrès beaucoup et que l'oral a pris une place très importante.
Étienne Ghys : Parle-moi de l'écriture avec un pouce sur un téléphone.
Xavier Darcos : D'abord, je m'en sers très mal. Moi, je, j'ai des trop gros doigts. Je ne sais pas. Je, je ne suis pas très habile avec les objets téléphoniques, etc.Mais en revanche, j'ai, j'ai commencé extrêmement tôt à utiliser le traitement de texte, l'ordinateur et au point même que maintenant, je fais pratiquement tout, tout courrier, tout texte en tapant. En fait, je, j'écris beaucoup moins qu'autrefois. j'envoie-- d'ailleurs, qui n'écrit pas moins qu'autrefois? On a, on ne fait plus de lettres, les, les belles formules. Bon aujourd'hui, on reçoit un SMS ou...
Étienne Ghys : Est-ce que tu choisis une police de caractère particulière quand tu es-
Xavier Darcos : Alors moi, je suis toujours dans Times New Roman, parce que je la trouve propre, claire, lisible, facile, un peu, un peu solennelle. Et si je veux donner un caractère particulier, si c'est une lettre personnelle privée, je prends une anglaise quelconque, une italique, pour donner l'impression d'imiter un peu l'écriture.
Étienne Ghys : Quand tu lis un livre, est-ce que le, la police est importante pour toi?
Xavier Darcos : En tous les cas, oui, bien sûr. Je suis, je suis-- j'aime beaucoup les beaux livres et j'aime beaucoup la beauté formelle des lettres qui sont choisies et d'écriture. Voilà pourquoi j'ai jamais été Très grand lecteur des livres de poche. Je trouve toujours c'est négligé, c'est assez-- c'est écrit trop vite, c'est un caractère qui ne, qui me paraît négligé au fond.
Étienne Ghys : Sans empattement souvent.
Xavier Darcos : Souvent sans empattement, de surcroît, et avec des interlignes quand même très resserrées. Du coup, je suis pas un grand fana des livres de poche et j'aime, j'aime autant qu'il est possible lire des livres, des livres anciens. J'ai même des difficultés avec la Pléiade de ce point de vue-là, à cause de la, de la dimension de la lettre. Je trouve que ce n’est pas facile.Comme je dis toujours, c'est un-- la Pléiade, c'est formidable, sauf qu'on peut pas lire la Pléiade au lit. Il faut que ça soit posé sur une table. Alors, c'est embêtant quand même, parce que moi, je lis beaucoup le soir, je m'endors avec un livre. Moi, je ne regarde pas la télé, bon. Et donc, j'ai besoin de-- je lis le soir. Je lis beaucoup même. Et donc, je lis des Pléiades. En ce moment, j'ai reçu la dernière édition de Lewis Carroll. J'ai commencé hier soir. Ce n’est pas pratique à lire au lit.
Étienne Ghys : Tu veux dire de Charles Dodgson. Tu as lu ses, ses textes mathématiques?
Xavier Darcos : Je sais que c'est un très grand logicien. Et les raisonnements logiques. Bien sûr, j'ai lu ça.
Étienne Ghys : Il y a deux livres que je te recommande-
Xavier Darcos : Oui.
Étienne Ghys : Entre guillemets, un peu mathématiques. Le premier s'appelle Pillow Problems.
Xavier Darcos : Mh.
Étienne Ghys : Parce qu'il avait des problèmes de sommeil.
Xavier Darcos : Oui, je sais.
Étienne Ghys : Et donc il fallait trouver un moyen de s'endormir. Alors, il a écrit-
Xavier Darcos : Son oreiller.
Étienne Ghys : Un livre dans lequel il liste un nombre de, de problèmes de maths qui sont censés être faisables de tête, la lumière éteinte. Et l'autre, c'est plus intéressant, c'est Tangled Tales.C'est des histoires qui sont destinées aux petits garçons et aux petites filles, tu seras pas surpris.
Xavier Darcos : Oui.
Étienne Ghys : Et qui contiennent une petite énigme mathématique qui est cachée dans la petite histoire. C'est très intéressant. Il dit: on cache l'énigme comme un médicament dans la confiture.
Xavier Darcos : En tout cas, je sais que ça existe parce que c'est d'ailleurs dans l'édition Pléiade complète, mais je n'avoue-- j'avoue que je les ai pas regardées. Mais je vais regarder à la fois comment on s'endort sur son oreiller- Avec des énigmes, et celle-ci aussi.
Étienne Ghys : Qu'est-ce que tu sais sur l'histoire des lettres en rapport avec la politique?
Xavier Darcos : Ce que je sais, c'est que l'écriture, l'utilisation des lettres, même dans leur format, a toujours été un souci des grands communicants. La politique, surtout peut-être dans ses formes les pires, dès qu'elle se mêle de propagande, elle utilise des lettres.
Étienne Ghys : On reconnaît très facilement les lettres, les polices de caractère, disons, fascistes.
Xavier Darcos : C'est évident. Ou quand sous Pétain ou sous le régime nazi, d'une manière ou d'une autre, on pratique des campagnes antisémites, on utilise des formes de lettres qui peuvent paraître plus ou moins hébraïques. Souviens-toi de la fiche du Juif Sus, par exemple, qui était une sorte de lettre inconnue, en fait, qui était censée représenter une sorte de, d'alphabet hébraïque et de surcroît cacher quelques arcanes. Enfin bon.Donc, évidemment, la lettre fait partie d'un, d'un moyen de communiquer. Les deux S de SS qui sont faits dans des Z côte à côte.
Étienne Ghys : Tu sais bien sûr que c'est Hitler lui-même qui a interdit la graphie gothique en allemand.
Xavier Darcos : Oui.
Étienne Ghys : Parce qu'elles avaient, selon lui, un caractère juif.
Xavier Darcos : Ah oui. Oui, je savais. Il y a une idéologie cachée dans la lettre, pense au fond, le fasciste ou le totalitaire. Il faut rééduquer par, par l'écriture aussi. C'est absolument évident.
Étienne Ghys : Il y a deux polices de caractère, je sais pas si tu les connais. Toi, tu devrais connaître puisque tu as été, au gouvernement. C'est la police créée à la demande de notre président Macron.
Xavier Darcos : Non, je ne connais pas.
Étienne Ghys : Qui s'appelle la police Mariana.
Xavier Darcos : Non. Et alors, qu'est-ce qu'elle a de particulier?
Étienne Ghys : Qui en principe, est réservée, aux écrits du pouvoir.
Xavier Darcos : Et qu'est-ce qu'elle a dit, toi?
Étienne Ghys : C'est une police qui est particulière et qui, en principe, tu la-- je crois que tu la connais parce que les polices qu'on montre, par exemple, les papiers à lettres ou de tous les ministères que tu dois fréquemment lire, sont écrits en Mariana. Et en principe, les ministères sont obligés d'écrire avec la police Mariana.
Xavier Darcos : Comme c'est curieux. C'est même un peu inquiétant, non? Il y a eu une période dans les années soixante-quinze où l'éducation nationale était devenue un peu piquée de linguistique et de sémiotique et on travaillait beaucoup sur ces questions l'iconicité dans les signes verbaux, ça s'appelait exactement. Et donc, on s'inquiétait précisément de savoir quels étaient les bons formats de lettres qu'il fallait mettre dans les livres scolaires, de faire en sorte que y ait une diversité pour que il n'y ait pas une sorte d'idéologie de la, de la lettre qui s'impose. Enfin, y a eu une période très à la mode de, sur ces sujets, qui a produit beaucoup de textes, déjà obscurs et restés ignorés, à dire vrai. Mais, ça prouve que ce souci existait quand même.Et toi, l'ancien ministre de l'Éducation nationale, qu'est-ce que tu penses de l'enseignement de l'écriture aujourd'hui? Est-ce que tu penses que il faut continuer à apprendre à écrire en attaché ou est-ce qu'il faut écrire en script? Non, je pense qu'il faut continuer à apprendre à écrire en attaché parce qu'on pense ce qu'on écrit. De même que tous ceux qui nous disent: « Mais ce n’est pas grave, les enfants, s'ils ne lisent pas le livre, ils vont l'entendre en audio livre, ils vont avoir des-- ils peuvent aller en bande dessinée ou ils vont savoir ce que ça raconte. » Non. comme dit notre confrère Olivier Houdé, la disparition de la vraie lecture, c'est de l'attention à chaque lettre qui forme un mot, à chaque mot qui se relie au suivant. C'est un exercice indispensable à la structuration neurologique du cerveau et de l'attention. Et donc croire que tout ceci peut être remplacé par je ne sais quel, message de TikTok, ce n’est pas vrai. Et alors, pour l'écriture, je pense la même chose. Moi, je pense-- Je-- D'ailleurs, même quand nous le faisons, quand nous sommes obligés d'écrire, nous pensons beaucoup mieux ce que nous écrivons, parce que d'abord, on est attentif à se, à écrire proprement, à ne pas faire de fautes. Et ça va plus lentement. On sait qu'on ne pourra pas corriger, on ne pourra pas faire Ctrl+Z pour revenir en arrière et repartir. Et donc, il y a une vertu, profonde de l'écriture qui est celle du, de, du rapport entre le cerveau et la communication. Et donc, je suis, quitte à paraître vieil réac, ce qui est d'ailleurs plutôt vrai en termes de, d'école primaire, je trouve que c'est, que rien ne remplace ça.
Étienne Ghys : Monsieur le chancelier de l'Institut, que penses-tu de la police de caractère de l'Institut?
Xavier Darcos : Qu'est-ce qu'elle a de particulier en fait, je veux dire -- Alors, parce que-
Étienne Ghys : Tu l'as validée.
Xavier Darcos : Y en a plusieurs. Oui, alors je l'ai validée.
Étienne Ghys : Non, y en a une qui s'appelle Institut de France.
Xavier Darcos : Oui, oui, je sais. Alors, c'est un, c'est un, une police de caractère qui nous avait été proposée par le cabinet de communication qui s'appelait Sénit, si je ne m'abuse, avec qui nous avons négocié ça. Le but quand même, c'était de faire quelque chose qui n'était pas partout. Après, que ça, est-ce que ça apporte une signification par rapport à l'Institut? J'en sais rien.Mais c'était plutôt de faire quelque chose qui nous fut propre et qui, par ailleurs, rejoignait le, la stylisation des formes que proposait Sénit pendant ce temps de notre Minerve, nos, nos, nos documents, nos, nos symbolisations, de tout ce, de toutes sortes. Je me souviens qu'il y avait plusieurs propositions et que tu étais là d'ailleurs, sans doute, puisque nous l'avons tous choisie ensemble et qu'on a fini par choisir, pour une raison que j'ai oubliée, mais enfin, qui nous paraissait s'imposer.
Étienne Ghys : Moi, j'étais d'accord avec celle-là parce que c'était la plus proche de la police, dessinée par l'Académie des sciences fin XVIIe siècle, commandée par Louis XIV et qui s'appelle le Romain du roi. Pour terminer, question que je pose toujours et je crois que tu la connais, mais je crois que je connais déjà la réponse puisque tu en parles dans ton Dictionnaire amoureux de l'école.Donne-moi quelques morceaux de musique que tu aimes et qui sont directement reliés-
Xavier Darcos : Bah, y a un motet très célèbre de Mozart, que chantent encore les chorales et qui, -- Alors, peut-être, y en a un moins connu. Y a une petite cantate de Telemann, si je m'abuse, qui s'appelle Le Maître d'école, où, le maître d'école fait chanter la chorale et elle commence à s'agiter un peu, à plaisanter.Alors, il reprend en main, il dit: « Nein, nein ». Il les fait rechanter et à la fin, il chante l'a-l'alphabet avec une musique extrêmement belle. C'est très beau, c'est très réussi.
Étienne Ghys : Merci beaucoup, Xavier. Une bien jolie cantate, Der Schulmeister in der Singschule, attribuée jusqu'en 1995 à Telemann, jusqu'à ce que quelqu'un émette des doutes et l'attribue plutôt à Christopher Ludwig Féret.
Texte corrigé et reformulé pour la lecture, dans le respect du sens de l’échange original.