L’Académie des sciences consacre, en partenariat avec Canal Académies, une série de podcasts à l’histoire et aux usages des lettres. Au micro, Étienne Ghys. Cortex Média a retranscrit et édité cet échange, à lire ci-dessous.
Étienne Ghys : Je suis face à Nicole Beriot. Bonjour Nicole.
Nicole Bériou : Bonjour Étienne.
Étienne Ghys : Tu es médiéviste. Est-ce que c'est le bon qualificatif?
Nicole Bériou : C'est bien.
Étienne Ghys : C'est bien?
Nicole Bériou : Oui, oui, ça me convient.
Étienne Ghys : Tu es membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Nicole Bériou : C'est cela.
Étienne Ghys : Et le mot lettre est le mot qui va nous préoccuper aujourd'hui puisque nous allons parler des lettres au Moyen Âge.
Nicole Bériou : La notion d'inscription d'ailleurs, qui est la première qui apparaît, correspond exactement à cela, à ce qui est mis sur un support fixe et qui a une valeur esthétique en même temps qu'un message à transmettre.
Étienne Ghys : Je ne connais presque rien sur le sujet, sauf que quand on imagine Moyen Âge, écriture manuscrite, je vois dans ma tête le nom de la rose. Je vois le moine en train d'écrire avec attention dans son scriptorium.
Nicole Bériou : Voilà.
Étienne Ghys : Est-ce que c'est une idée fausse?
Nicole Bériou : Non, non, non. Mais c'est une idée qui limite un peu le, l'objectif à une pratique de l'écriture qui se fait effectivement dans les monastères.Mais en fait, l'écrit, on en a eu besoin partout. Et dans les lieux de pouvoir, il y avait, à côté du roi, de l'empereur, il y avait, des hommes qui étaient chargés d'écrire des actes, des actes de pouvoir. Et donc, on a presque toujours eu une chancellerie également qui produisait dans des conditions évidemment un peu différentes puisque, c'était là le service du pouvoir. Tandis que dans les monastères, au fond, on pratiquait une sorte de transmission d'un héritage. On sait par exemple que ce que nous savons aujourd'hui des textes de l'Antiquité romaine a très largement été transmis, par les hommes du Moyen Âge.
Étienne Ghys : Qui ont copié, copié, copié.
Nicole Bériou : Alors qu'on n'a plus les, des originaux des premiers siècles.
Étienne Ghys : Du côté du pouvoir, c'est essentiellement les chartes, l'école des chartes.
Nicole Bériou : Exactement, ce sont les chartes, ce sont les diplômes, comme on disait aussi, c'est-à-dire des actes solennels et des actes qui servent à la manifestation du pouvoir et qui servent également à la gestion, à l'administration, etc. Donc...
Étienne Ghys : Les notaires?
Nicole Bériou : Les notaires, c'est, c'est une autre catégorie, en quelque sorte, qui nous renvoie davantage au commun de la société, parce que, ce sont les hommes indispensables pour assurer la transmission des biens, les mariages, etc. Le mot même est intéressant parce qu'ils, ils prennent en note en réalité et ils prennent en note au vol un certain nombre de choses.Ils ont des formulaires, naturellement, mais il y a aussi toute une part de, d'échanges immédiats et, ils ont une capacité, grâce à un système d'abréviation, de, de noter beaucoup de choses. Là où dans les chancelleries ou aussi dans les scriptoria, au pluriel donc, ce qu'on fait, c'est plutôt de produire quelque chose qui aura une valeur pérenne. C'est généralement plus lisible, c'est plus développé, tandis que évidemment, les notaires prennent simplement les choses essentielles qu'ils vont ensuite redévelopper dans leurs actes.
Étienne Ghys : Trois publics d'écrivains. On a les, les moines, pour simplifier, les écrivains qui- les chartes, les chartistes, je sais pas comment on dit.
Nicole Bériou : Oui, ben disons les copistes des chancelleries quoi. Les-
Étienne Ghys : Et puis les notaires.
Nicole Bériou : Oui, il y a, il y a une quatrième catégorie qui va se développer, qui est très importante. Ce sont les gens des écoles.À partir du moment où se développe un enseignement au niveau supérieur, à partir, disons, du douzième siècle, on a une grande production. Le développement de l'écrit se fait beaucoup dans les écoles et dans les villes. Et du coup, on va avoir une autre catégorie qui sont des ateliers urbains et professionnels de l'écriture et d'autre part, des étudiants qui, comme les notaires, prennent des notes.
Étienne Ghys : Ah, alors là, les écoles, il s'agit plutôt d'universités.
Nicole Bériou : Voilà. Enfin, on dit école parce que le mot d'université, disons, s'est, s'est imposé comme institution un peu plus tard, tandis que les écoles, elles sont déjà très vivantes.
Étienne Ghys : On a compris qui écrit. Maintenant, comment on écrit? C'est-à-dire, ces gens-là, ils ont la même écriture?
Nicole Bériou : Ah non. Ce qui fait le plaisir de l'historien médiéviste, c'est la variété des écritures.Et donc c'est à chaque fois un défi de, d'arriver à lire. Non seulement il y a les lettres de l'alphabet latin qui varient énormément dans le temps et qui varient en particulier, semble-t-il, parce qu'il y a un changement dans les instruments. On a développé l'hypothèse qui reste tout à fait valide, selon laquelle le, la manière dont on taille sa plume a une incidence sur la modalité d'écriture. Donc il y a les lettres, mais il n'y a pas que les lettres. Il y a des abréviations, énormément d'abréviations, avec des signes d'abréviation, et il y a des signes qui servent à structurer le texte. Par exemple, les fameux pieds de mouche qu'on retrouve encore aujourd'hui, y compris, dans nos polices d'écriture de nos ordinateurs, sous forme d'un, d'un C. Le pied de mouche, ça sert à marquer les paragraphes.
Étienne Ghys : D'accord.
Nicole Bériou : Donc c'est complexe en réalité, il n'y a pas seulement des lettres.
Étienne Ghys : Est-ce qu'il y a une structure, une autorité qui permet de garantir une uniformité? Est-ce que tous les moines utilisaient le même style d'écriture?
Nicole Bériou : Non, non. Il y a des moments où l'autorité politique ou bien le milieu culturel Produit des changements.Par exemple, à l'époque de Charlemagne, il y a une grande réforme liturgique qui exige qu'il y ait une unité de la célébration du culte. Et pour ça, il faut des textes, naturellement, et des textes qui soient partagés. Et il faut corriger les erreurs et rendre des textes très lisibles. Et on invente dans ce contexte-là une écriture particulière qu'on appelle-
Étienne Ghys : La Caroline.
Nicole Bériou : La Caroline. Et au XVe siècle, les humanistes qui cherchent à transmettre aussi, des textes de l'Antiquité, découvrent ces textes de l'Antiquité écrits dans l'écriture caroline entre le Xème et le XIème siècle, ça, elle a continué, et ils croient que ce sont, que c'est une écriture extrêmement lisible.Ils croient que ce, c'est même une écriture qui remonte à l'époque romaine et donc ils vont en faire la première écriture d'imprimerie.
Étienne Ghys : Est-ce que les Carolines sont en fait assez proches de nos minuscules?
Nicole Bériou : Exactement. Exactement.C'est parce que, justement, les humanistes ont imposé cette manière d'écrire, d'abord dans les manuscrits. Ce n’est passé ensuite dans les livres imprimés, soit les polices de caractères, caractères droits dits romains, soit les italiques, qui sont inventés également comme une variation, mais c'est toujours cette écriture Caroline qui sert de matrice.
Étienne Ghys : Les majuscules sont essentiellement les écritures, épigraphiques.
Nicole Bériou : Oui, essentiellement. Mais il faut voir que dans les manuscrits, comme on n'a pas, on essaie d'utiliser au maximum l'espace de la page parce que le parchemin coûte cher, et bien, on va faire une variation entre l'usage des majuscules et des minuscules.Donc, on aura, par exemple, des titres en majuscules, on aura des lettres capitales qui vont s'opposer, au reste. On va donc essayer d'utiliser la variation entre la majuscule et la minuscule pour faciliter les repérages sur la page.
Étienne Ghys : Qui déjà n'est pas facile.
Nicole Bériou : Qui n'est pas facile. Et je dois dire que la mise en page doit être absolument associée à la lecture des lettres mêmes parce que les deux ensemble permettent de mémoriser.On voit la page et de ce fait, il y a disposition qui va majuscule, minuscule, capitale en début, etc., pied de mouche. Tout ça aide.
Étienne Ghys : Alors maintenant, je vais te poser une question qui va probablement pas te plaire.
Nicole Bériou : Ah.
Étienne Ghys : Est-ce que l'intelligence artificielle ne va pas révolutionner ton métier?
Nicole Bériou : Non, pas tout à fait. Ça me plaît bien quand même, mais non, non, ça me plaît parce que l'avantage de l'intelligence artificielle, c'est qu'elle permet, je dirais même, les nouveaux logiciels qui ont été mis en place de déchiffrement automatique des écritures, ont fait des progrès considérables dans les dernières années. Je me souviens qu'il y a quinze ans, on n'y croyait pas. On disait: c'est un, c'est une utopie.Et aujourd'hui, par exemple, il y a, à Notre-Dame de Paris, un registre très important qui a été fait par les chanoines de la cathédrale, registre de leurs délibérations. Il est actuellement soumis à la lecture de logiciels qui permettent de déchiffrer.
Étienne Ghys : Et ça marche?
Nicole Bériou : Ça marche pas à cent pour cent, mais ça marche remarquablement parce qu'on a exercé l'outil et que petit à petit, on a progressé, bien sûr. Donc, ça permet ensuite de se guider dans le texte, parce que souvent, ces documents-là sont des documents récurrents.On essaye de trouver un détail, un détail nouveau. Et donc, ça permet déjà d'avoir une, une première carte du texte, en quelque sorte, avant de repérer l'île qu'on cherche.
Étienne Ghys : Est-ce que les écrivains de cette époque avaient un latin constant? C'est, au, au fil des siècles, il y a eu probablement beaucoup de variations.
Nicole Bériou : Oui, il y a beaucoup de variations. y a pas d'ailleurs que le latin, parce que les langues vernaculaires, à partir d'un certain moment, vont aussi se manifester fortement à l'écrit, hein.Au début, c'est vraiment du latin. Mais à partir, disons, à partir du XIIe siècle, on commence à voir se développer les textes en langue vernaculaire. Mais il y a une très grande variation, je dirais plus encore dans les langues vernaculaires, hein, par exemple en français, l'ancien français, le moyen français, etc. Mais, aussi, il y a évidemment une évolution du latin qui est liée à la pénétration des, des mots de vernaculaire qu'on latinise et qui change un peu la, le contenu de, des textes.
Étienne Ghys : Parlons de l'outil, maintenant. Est-ce qu'on écrivait avec des plumes?
Nicole Bériou : Oui, bien sûr.
Étienne Ghys : Des plumes d'oiseaux?
Nicole Bériou : Plumes d'oie.
Étienne Ghys : Des plumes d'oie.
Nicole Bériou : Alors, il y a un grand changement, justement. On passe du calame à la plume d'oie.
Étienne Ghys : C'est quoi un calame?
Nicole Bériou : C'est du roseau. Et puis ensuite, alors, la plume, la plume d'oie est elle-même taillée de manière différente.D'abord, c'était un biseau symétrique. Et puis ensuite, on a taillé davantage sur un côté, donc il est dissymétrique. Et à ce moment-là, d'après les explications des spécialistes, c'est un des éléments qui permet de comprendre comment l'écriture change, parce qu'on ne pose pas la main de la-
Étienne Ghys : De la même manière.
Nicole Bériou : Selon les cas. Et donc, par exemple, pour les pleins et les déliés, c'est très important.
Étienne Ghys : Toi, tu sais écrire avec une plume d'oie?
Nicole Bériou : Je dois avouer que j'ai jamais essayé.
Étienne Ghys : Jamais essayé?
Nicole Bériou : Mais une de mes étudiantes, qui est passionnée de cela, a essayé. Elle m'a dit que c'était pas facile. Qu'il faut-
Étienne Ghys : Ah d'accord.
Nicole Bériou : Un apprentissage.
Étienne Ghys : En ce qui concerne l'encre, les encres qui subsistent pendant mille ans?
Nicole Bériou : Oui. Alors y a beaucoup de variétés aussi hein, selon les procédés de fabrication.Je n'ai pas en tête le détail des co-, des composants. Ce qui est intéressant, c'est que les encres correspondent aussi à des aires géographiques et donc les usages. Et ce qui fait que beaucoup de documents ne sont pas localisés, on ne sait pas où ils ont été produits, mais grâce aux encres-
Étienne Ghys : On sait d'où ils viennent.
Nicole Bériou : Identifier en tout cas des aires, voilà. Mais y a une très grande variété d'encres, de couleurs d'encres, de qualités d'encres.Et dans la durée, on voit bien que certaines d'entre elles résistent magnifiquement et que d'autres, au contraire, pâlissent très fortement.
Étienne Ghys : Tout ça est vraiment passionnant.
Nicole Bériou : Ah, c'est magnifique ce métier, oui. Et je voudrais ajouter que parmi les instruments, il faut jamais oublier la main.Par exemple, à propos de François d'Assise, le grand hagiographe Jacques de Voragine, qui a écrit la Légende dorée, a fait des sermons. Et dans un sermon, il raconte que François est saint de la tête aux pieds. Et il décrit tous les éléments du corps et il dit: « S-ses bras sont saints, ses mains sont saintes et son écriture, qui vient de la main, est aussi sainte ». Et ça, c'est magnifique parce que c'est la première fois que moi, je voyais l'appartenance de l'écriture au corps et c'est un élément du corps. C'est, au fond quelque chose qui correspond tout à fait à l'authenticité que l'on réclame pour les documents autographes. Et ça, c'est vraiment une-- c'est émouvant d'imaginer que quand on a un texte écrit, on a quelque chose de l'homme qui l'a produit à travers sa main.
Étienne Ghys : C'est magnifique.
Nicole Bériou : C'est beau hein?
Étienne Ghys : C'est magnifique.
Nicole Bériou : Ouais.
Étienne Ghys : J'ai une question que je pose tout le temps.
Nicole Bériou : Oui.
Étienne Ghys : Est-ce que tu pourrais m-me citer ou me proposer une musique qui illustre ce dont on vient de parler?
Nicole Bériou : Je crois quand même que ce qui est le plus proche, c'est le chant grégorien. Parce que il y a quand même aussi la même recherche d'une régularité qui facilite la mémorisation. Il y a, je dirais même, les dessins sur le parchemin qui, d'une certaine manière, ressemblent un petit peu aussi. Et donc, oui, je dirais que c'est ça.Et puis, et puis l'interprétation qui reste quand même l'affaire de l'individu qui va chanter quoi.
Étienne Ghys : Et les moines écrivaient dans le silence ou bien ils ont chanté en, en écrivant?
Nicole Bériou : Autant que je sache, c'est un travail qu'on fait dans le silence, qui est très ardu d'ailleurs. Et ce qu'il faut savoir quand même, c'est que quand ils ont terminé un travail très long et très ardu, non seulement à la fin, ils écrivent un petit mot quand ils sont sérieux pour dire quand ça a été fait, quand ça a été fini, mais on voit le soulagement en disant: « Le travail est fini.J'aimerais maintenant boire un verre ».
Étienne Ghys : Ah.
Nicole Bériou : Oui, oui. Et ça, c'est ce qu'on appelle le colophon.C'est, ce sont les derniers mots qui sont dans le manuscrit, dans les longs manuscrits. Et ça, c'est merveilleux. Alors quelquefois, y a de l'humour aussi, mais l'idée, c'est toujours, voilà, le: « Je suis soulagé, j'ai terminé ».
Étienne Ghys : Là, il se lâche. Merci beaucoup, Nicole.
Texte corrigé et reformulé pour la lecture, dans le respect du sens de l’échange original.