Sur fond d’accordéon d'un Paris des années 30, Gabriel Attal lance sa campagne politique et médiatique. Dans une vidéo publiée sur X, le député Renaissance annonce le début de son opération « 1000 bistrots », destinée à rencontrer la population française. Pendant tout le mois de septembre, l’ancien Premier ministre sillonne le territoire, de bistrot en bistrot et de café en café.
Le tout, annoncé avec une bière à la main. Une mise en scène qui a fait réagir de nombreux observateurs et politiques, estimant qu'elle véhicule une représentation problématique de l’alcool et participe à sa banalisation, voire à sa promotion.
Pour Franck Lecas, responsable des politiques publiques de l’association Addictions France, le choix de ce verre de bière n’a rien d’anodin. Gabriel Attal l’utiliserait comme un marqueur de convivialité et de proximité, censé créer un lien avec le public qu’il cherche à toucher. « Cette vidéo est problématique au regard de la moral ; elle banalise l'alcool, un produit dangereux qui cause 49 000 morts par an. En France, on ne peut pas parler d'alcool comme on le souhaite ; le discours public est encadré par la loi Évin. Et cette vidéo est critiquable au regard de cette loi car son contenu est illégal. »
Quand l’alcool s’invite dans la communication politique
L’association entre politique, convivialité et alcool n’est pas nouvelle. Au fil des années, plusieurs responsables politiques ont eux aussi mobilisé cette image dans leur communication, faisant du verre partagé un symbole de proximité et de convivialité.
C’est notamment le cas de Jacques Chirac, dont les images toujours accompagnées d'une bière Corona ont marqué les souvenirs des Français. La boisson contribuera à façonner son image publique, jusqu’à devenir un véritable slogan : « Chirac-Corona ». Une boisson alcoolisée qui participera à construire son image de « bon vivant », à laquelle les médias et la population continueront de l’associer.
En janvier 2016, en pleine campagne des primaires, Alain Juppé s’affiche à son tour dans un bar de Montmartre. Entouré de jeunes militants, il participe à une partie de beer-pong à l’américaine. Une manière de renouveler son image, sous les traits d’un responsable politique plus jeune et « cool ».
Quelques années plus tard, Emmanuel Macron sera lui aussi filmé, en juin 2023, une Corona de la victoire à la main, dans les vestiaires du Stade de France aux côtés de l’équipe de rugby toulousaine.
La proximité entre pouvoir politique et monde de l’alcool s’est également illustrée jusque dans les couloirs de l’Élysée. En 2017, Emmanuel Macron nomme Audrey Bourolleau comme conseillère, auparavant lobbyiste de la filière viticole française de Vin & Société.
« La santé publique n'est pas très souvent mise en avant par les gouvernements, c'en est donc une nouvelle illustration. Gabriel Attal a en plus exercé de hautes fonctions de l'État : il est actuellement député, mais il a été Premier ministre et il prétend aujourd’hui à la présidence. En terme d’exemplarité, cette campagne pose problème », observe Franck Lecas.
Et l’alcool ne se cantonne pas qu'aux campagnes électorales ou aux opérations de communication. Il s’invite également dans certains rendez-vous incontournables comme au salon de l’agriculture où les politiques accumulent les verres de vins à la télévision.
Le cadre de la loi Évin
La présence de l’alcool dans l’espace public et médiatique n’est pas un phénomène récent. Avant les années 1980, les chaînes de télévision interdisaient strictement sa promotion. En 1987, c'est François Léotard, alors ministre de la Culture et de la Communication sous François Mitterrand, qui autorise les chaînes télévisées privées à diffuser de la publicité pour les boissons alcoolisées à moins de 9 degrés.
Quatre ans plus tard, le ministre de la Santé Claude Évin entreprend à son tour de limiter la diffusion de publicités pour l’alcool à la télévision et au cinéma. En 1991 entre en vigueur la fameuse loi Évin, destinée à lutter contre l’alcoolisme et le tabagisme.
Concernant l’alcool, le texte n’instaure pas une interdiction stricte de la publicité mais fixe un cadre à sa diffusion, conformément à plusieurs règles du Code de la santé publique. L’article L3323-4 prévoit notamment que toute publicité en faveur de boissons alcoolisées doit être accompagnée d’un message sanitaire rappelant les dangers liés à leur consommation.
Cette loi veille notamment à l’exposition des plus jeunes, particulièrement concernés par la banalisation de la consommation d’alcool. La loi Évin stipule ainsi que sa promotion ne doit pas être diffusée sur des supports liés à la jeunesse. Un encadrement qui concerne également les réseaux sociaux, puisque selon une enquête menée par l’EHESP et l’OFDT, 79 % des 15-21 ans déclarent voir des publicités pour de l’alcool toutes les semaines sur les réseaux sociaux. Des plateformes qui, pour Franck Lecas, amplifient la portée de ces représentations : « ces plateformes constituent une véritable caisse de résonance. La vidéo de Gabriel Attal diffusée sur X n’est pas une scène de consommation banale ; il est un influenceur puisque sa vidéo a été vue près de 3 millions de fois. Les réseaux sociaux sont un véritable Far West, qui nécessite davantage de régulation ».
Une banalisation qui masque des risques sanitaires connus de toutes et tous
L'Organisation mondiale de la santé le rappelle : « aucune forme de consommation d’alcool n’est sans risque ». Par ailleurs, l’alcool figure parmi les trois premières causes de mortalité évitable.
Quelques données issus du site de l’OMS permettent de mesurer l’ampleur du phénomène :
- L’alcool est un agent cancérogène établi et sa consommation majore le risque de plusieurs cancers, notamment ceux du sein, du foie, de la tête et du cou, de l’œsophage et le cancer colorectal.
- En 2019, sur un total de 298 000 décès dus à des accidents de la route liés à l’alcool, 156 000 décès étaient causés par la consommation d’alcool d’un tiers.
- En 2019, c’est chez les personnes âgées de 20 à 39 ans que la proportion des décès attribuables à l’alcool était la plus élevée (13 %);
D'après Santé publique France, les décès liés à la consommation d’alcool s'élevaient en 2015 à 30 000 chez les hommes et 11 000 chez les femmes. Ils concernent notamment des cancers, des maladies cardiovasculaires, des maladies digestives, mais aussi des causes externes comme des accidents ou des suicides.
Des chiffres qui mettent en lumière une réalité sanitaire préoccupante dont le débat dépasse les frontières françaises. Début septembre, le gouvernement belge a décidé de modifier son message de prévention, passant de « l’abus d’alcool nuit à la santé » à « l’alcool nuit à la santé ». La disparition du terme « abus » suscite déjà de vifs débats dans l’opinion publique ; les brasseurs belges dénoncent notamment une forme de « stigmatisation ». Reste une réalité difficile à écarter : l’alcool est dangereux pour la santé (et pour les autres, puisque l'alcool est présent dans 30 % des condamnations pour violences), une réalité que les chiffres liés à sa consommation sont difficiles à nier.



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