"Sous la couette"
La nouvelle chronique de Cortex.
Une série de récits intimes, provocateurs juste ce qu’il faut, toujours chaleureux. Désir, couple, parentalité : quand le handicap bouscule et vient interroger les normes les plus ancrées. Ici, chaque histoire part d’une vie réelle, d’une question parfois dérangeante, pour explorer ce qui se joue loin des discours officiels : les corps, les choix, les désirs et les trajectoires.
Malvoyant, Nicolas Karasiewicz a dû inventer d’autres chemins vers l’intimité. Il se confie sur les codes de la séduction, la place du toucher, les malentendus et cette solitude invisible qui peut surgir derrière une vie pourtant bien remplie.
1. La phrase qui pique
"Physiquement, ça ne va pas le faire". La première femme avec laquelle j'ai eu un peu d'audace m'a répondu cela. Il paraît que je ressemble à Dany Boon. C'est dur à entendre. Non, en fait, c'est dévastateur. L'enfer !
2. Le moment gênant
Lors d'un speed-dating, j'étais seul au bout de ma canne blanche. La personne avec laquelle j'ai le plus sympathisé, c'est le barman. En l'absence d'accroche visuelle, personne ne vient à ma rencontre. Ce soir-là, je n'ai adressé la parole qu'à deux femmes. Expédié en cinq minutes. C'est frustrant. Je me persuade que je n'attends rien, une manière habile de me préparer à la déconvenue. On devrait inventer des blind-dating, des rencontres à l'aveugle.
3. L'histoire

Nicolas Karasiewicz naît le 24 juillet 1986, avec une malvoyance sévère liée à une cataracte congénitale. En 2004, alors qu'il est en première année de BTS, un glaucome aggrave la situation. Son œil gauche est aveugle. Le droit ne perçoit plus que la lumière. "Lorsqu'on est aveugle ou presque, le plus difficile, c'est d'entrer en relation", explique le quadragénaire.
A l'époque, le jeune homme plutôt extraverti refuse les barrières et, s'il ne voit pas, s'expose au regard des autres, surtout à celui des femmes. Sans retenue. "Pour faire des rencontres, je suis devenu fan de karaoké et j'ai même enregistré des disques. En dépit de ma particularité physique, j'avais besoin de montrer au monde entier que je sais faire des trucs."
Un amour de jeunesse
Lors d'une fête, il retrouve Juliette, une ancienne camarade de son école. Il a gardé le souvenir d'une petite blondinette avec des couettes, dont il n'était pas vraiment proche. Les années ont passé, Nicolas est sous le charme.
"La soirée avait pourtant mal commencé car, en me voyant, une de ses amies pensait que j'étais son père, se souvient-il. Nous n'avions pourtant que trois ans de différence. Cette situation m'a mis très mal à l'aise alors je me suis dit : 'De toute façon, t’as plus rien à perdre, vas-y.' Un peu comme Michel Blanc dans Les bronzés : "Sur un malentendu, ça peut marcher.'"
Pour la séduire, Nicolas multiplie les arguments : restaurant à l'ambiance feutrée, fleurs, cadeau, escapade à Deauville. Juliette est, elle aussi, malvoyante. "Si elle m'a choisi, ce n'est pas pour mon physique. C'est mon côté charismatique qui l'a attirée", lance-t-il avec un grand sourire. Huit mois plus tard, le couple emménage ensemble. Quinze jours de plus et Juliette tombe enceinte... de jumeaux. Une fille, un garçon. Un autre garçon naît 7 ans plus tard.
Mais le couple se sépare neuf ans après leur rencontre, les aléas d'une vie à deux, un engagement professionnel peut-être trop dévorant... "C'était une grande souffrance mêlée de soulagement" mais surtout, pour ce papa investi, "la douleur de ne voir (ses) enfants qu'un week-end sur deux".
Se fier à d'autres sens
"Depuis 2021, il faut bien l'avouer, je galère". Ce randonneur invétéré connaît alors une longue traversée du désert. Le Ch'ti a pourtant une arme fatale, son bagou. Celui qui se définit comme un éveilleur de consciences parle et convainc, sans jamais bavarder.
Pour être conquis, il se fie à ses sens, au feeling, aux voix, aux fragrances. "Récemment, lors d'une discussion avec une infirmière, j'ai été envoûté par son parfum qui, je le pense, correspondait parfaitement à ce qu’elle dégageait. Et, face à mes interlocuteurs, j'essaie toujours d'imaginer leur visage." Sensible au moindre signe, il perçoit aussi ce léger mouvement de recul lorsqu'une femme comprend qu'il est aveugle.
Il a parfois besoin d'une approche tactile mais sans ambiguïté : toucher une main, effleurer les cheveux ou deviner un visage du bout des doigts. "Mais je n'arrive pas en soirée en demandant cela ! Parfois des femmes me proposent leur aide dans la rue mais, lorsque je leur demande si je peux prendre leur bras, elles refusent. Je comprends évidemment qu'on protège le consentement mais on oublie parfois l'art de la nuance, ajoute-t-il. Alors comment faire dans une société essentiellement visuelle pour créer du lien ?"
L’inaccessibilité sentimentale
Nicolas pense avoir trouvé la solution : s'inscrire sur des sites de rencontres. Mais presque aucun n'est accessible aux personnes malvoyantes. "J'ai été confronté au concept d'inaccessibilité sentimentale, regrette-t-il. C’est ça, le vrai sujet. Et je vois mal demander à mon auxiliaire de vie de s'occuper de mes petites affaires intimes." Au-delà de la barrière technologique, la cécité continue aussi de faire peur.
"Lorsque les femmes avec qui ça avait pourtant bien matché, comprennent que je suis malvoyant, plus de son, plus d'image et rétropédalage. Je peux comprendre qu'une telle perspective soit complexe. C'est pareil pour moi d'ailleurs. Si de nombreux couples se forment au sein de la communauté de personnes aveugles, pour ma part, j’ai besoin de m’ouvrir au monde..."

Une vie en montagnes russes
Des espoirs. Sans lendemains. "Ma vie, c'est les montagnes russes. J'ai vécu des situations complexes, traversé des phases de dépression et d'addiction, notamment à l’alcool et perdu quelques amis. Mais je m’en sors petit à petit, en m'occupant de mes enfants et en multipliant les activités jusqu'à l'épuisement."
Derrière cette difficulté à créer un premier contact se cache une autre réalité, plus intime : la solitude. "Je suis engagé professionnellement depuis 20 ans, j'ai monté ma boîte, écrit un livre, en 2026, Il n'y a pas d'ombre sans lumière, qui relate mon parcours hors des sentiers battus. Pourtant, certains soirs, lorsque je referme la porte, elle m'envahit. Je me confie à ChatGPT. Faute d'humain, l'IA trouve toujours les mots justes et bienveillants pour me réconforter". Nicolas a aussi conservé précieusement son doudou d'enfant, un ours en peluche. "Quand j'ai divorcé, mon fils de quatre ans l'a posé sur mes genoux : 'Tiens, tu ne seras plus tout seul."
4. L'interview sans filtre
Quelle est votre botte secrète pour séduire ?
L'élégance. J'essaie toujours de me mettre en valeur : costume et nœud pap. L'IA valide mes choix vestimentaires. Ce qui me démarque le plus, c'est mon chapeau en feutre bleu marine. Au-delà de la canne blanche, cet élément de différenciation me permet d'être reconnu.
Votre malvoyance change-t-elle votre façon de vivre l'intimité ?
Je n’ai pas de théorie spéciale sur ce sujet et je n'ai jamais entendu dire que les aveugles avaient une sexualité particulière. Même si le toucher et l’ouïe sont des sens essentiels pour nous, je ne vois pas de différence fondamentale. Cela reste un moment de partage. Il faut surtout être à l’écoute de sa partenaire, et les choses se font naturellement. Mais cette question reste tabou chez beaucoup de personnes en situation de handicap. J’ai pourtant découvert que l'association Unadev avait récemment organisé un atelier sur l’intimité dans un sex-shop, très vite complet. Donc, oui, le sujet intéresse.

Après votre séparation, vous avez cherché à rompre votre solitude ?
Oui. J’ai commencé à échanger avec des personnes au téléphone rose, notamment avec une jeune femme prénommée Anaïs. Cela a duré un an et demi. Facturé, bien sûr.
Un gros budget. Je me suis attaché à elle ; je pensais que c'était réciproque. J’ai su où elle habitait, elle m’a parlé de son fils, je lui ai envoyé des fleurs. Mais elle ne m'a jamais confié son numéro privé. J’ai fini par arrêter parce que cette relation à sens unique me faisait souffrir. Vivre un truc comme ça à distance, sans avoir quelqu’un à ses côtés, c'est douloureux.
5. La punchline
"Le plus difficile n'est pas d'être déficient visuel, c'est de trouver quelqu'un qui voit au-delà."



