L’Académie des sciences lance sa première série de podcasts en partenariat avec Canal Académies. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels : « J’aime parler de science et donner la parole à ceux qui la font, en France ou ailleurs, mais aussi à ceux qui s’y intéressent, qui l’utilisent ou qui travaillent avec des scientifiques. Les thèmes seront choisis au gré de mes rencontres, de l’actualité, des questions que l’on me pose, des échanges et des conférences auxquelles j’assiste, de ce qui pique ma curiosité. » Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Qu’est-ce que la science ? Est-elle simplement synonyme de savoir ? Existe-t-il une différence entre « la science » au singulier et « les sciences » au pluriel ? Et quelle place doit-elle occuper dans la société ?
Étienne Ghys échange avec Xavier Darcos, chancelier de l’Institut de France, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, pour interroger le mot « science » et notre rapport collectif à la connaissance.
Étienne Ghys : Je suis face à Xavier Darcos. Tu es chancelier de l’Institut de France, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques. Mais la perfection n’étant pas de ce monde, tu n’es pas scientifique.
Xavier Darcos : Pas vraiment.
Étienne Ghys : Tu sais que, dans ce podcast, j’interroge des mots de science. Alors, comme tu n’es pas scientifique, j’aimerais qu’on parle du mot « science ». Est-ce que tu pourrais me proposer une première définition de ce que tu appelles la science ?
Xavier Darcos : Avant de définir le mot, je rappellerais qu’il y a une ambiguïté bien connue dans l’histoire de la langue entre « science » et « savoir ». Le savoir renvoie davantage à la sensation, à la sagesse, au goût ou à l’intuition. La science se fixe, elle, des objectifs beaucoup plus rationnels. La science, dans l’esprit, est très liée au rationalisme. C’est une connaissance qui repose sur des processus objectifs : l’expérimentation, la vérification, l’universalisation. On est dans le domaine de la raison et de la preuve.
Étienne Ghys : Y compris dans les sciences humaines.
Xavier Darcos : La deuxième difficulté que tu soulèves implicitement, c’est que le mot « science » au singulier et le mot « sciences » au pluriel ne disent pas exactement la même chose. La science, c’est à la fois la connaissance, mais aussi l’ensemble des connaissances produites au cours de l’histoire et leur organisation. Le pluriel permet davantage de souplesse : les sciences humaines, les sciences de la nature, les sciences morales, les sciences politiques…
Étienne Ghys : Comment ressens-tu ce qu’on voit partout depuis quelque temps, cette façon de trahir la science ?
Xavier Darcos : Ce que je vois surtout, c’est que la science est parfois ressentie comme le contraire du libre arbitre ou du droit de dire n’importe quoi.
Nous vivons dans une société où toute parole peut être immédiatement diffusée et apparaître comme légitime. Le véritable savant, celui qui maîtrise réellement son sujet, a souvent besoin de temps pour exposer des choses sophistiquées, et cela exige aussi de l’attention de la part de l’auditeur.
À l’inverse, celui qui raconte n’importe quoi peut être beaucoup plus facile à entendre.
La science souffre de ce relativisme et du fait que le virtuel et le réel se mélangent. Même dans certaines émissions de télévision, le scientifique est parfois celui qui a le plus de mal à se faire entendre, parce qu’il faudrait faire un petit effort pour l’écouter.
Étienne Ghys : Est-ce que tu penses que les scientifiques font suffisamment pour porter leur parole ?
Xavier Darcos : Il existe des domaines dans lesquels les scientifiques sont très entendus : les sciences médicales, l’informatique, la cybernétique… Et cela va probablement encore se renforcer avec l’intelligence artificielle. D’autres sciences sont plus difficiles à saisir pour le grand public. Lorsque l’on parle de nombres immenses, d’univers ou de phénomènes très éloignés du quotidien, les notions peuvent nous échapper. En revanche, lorsqu’on parle de progrès contre le cancer, d’imagerie médicale ou d’outils permettant d’accéder à davantage de connaissances, les gens écoutent.
Étienne Ghys : On ne dit plus « cosmographie » depuis très longtemps.
Xavier Darcos : Bon, tu vois ce que je veux dire !
Étienne Ghys : L’Académie des sciences a publié une tribune à propos d’événements récents aux États-Unis, dans laquelle nous défendions la science comme garante de la société. Une sociologue m’a écrit récemment pour me dire que j’avais tort : selon elle, la science doit s’occuper de la connaissance, point barre. Son utilisation au service de la société serait une question secondaire.
Xavier Darcos : Sans doute le scientifique a-t-il d’abord pour rôle d’être savant. Mais ce que tu dis me paraît plus conforme à l’histoire européenne.
En France, on peut penser au discours préliminaire de l’Encyclopédie de d’Alembert. On y retrouve trois notions liées : la science, le progrès et la société. Le savoir permet de progresser, et le progrès doit contribuer à une société meilleure.
Il est difficile de considérer que le scientifique ne doit pas s’occuper de la société, parce que toute connaissance nouvelle finit nécessairement par avoir des conséquences sur l’évolution du monde et sur les relations entre les individus.
Étienne Ghys : Tu as été, et tu es encore un peu, un homme politique. Est-ce que tu trouves que les politiques tiennent suffisamment compte des scientifiques aujourd’hui ? Dans l’histoire, il y a eu des périodes, comme l’époque napoléonienne, où une proportion significative des ministres était composée de grands scientifiques. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui.
Xavier Darcos : La politique a vécu le même malheur que beaucoup d’autres disciplines : la démagogie, la vulgarisation excessive et la mise en scène de la pensée.
Il y a un affaiblissement de la dignité de la fonction politique et de la parole politique, qui tient notamment à la médiatisation. Je ne pense pas que des responsables politiques arrivent aux affaires pour faire volontairement le mal. Ils souhaitent généralement réussir et faire progresser leur domaine. Mais ils sont soumis à une médiatisation qui exige d’aller vite, d’obtenir des résultats immédiats et de produire des phrases reprises rapidement dans la presse. Or, les grandes réformes, notamment celles qui concernent le savoir ou l’éducation, prennent du temps. Lorsque tu es ministre de l’Éducation nationale et que tu prends une décision importante, tu sais qu’il faudra peut-être dix ans avant d’en observer réellement les effets. Pourtant, on attend de toi des résultats le mois suivant.
Étienne Ghys : Dis-moi en quelques mots comment était le petit garçon Xavier vis-à-vis des sciences. Tu as toujours été un littéraire ?
Xavier Darcos : Curieusement, j’étais plutôt bon en sciences au lycée. Mais le monde des sciences, notamment des mathématiques et de la physique, me semblait très abstrait et, au fond, m’ennuyait. J’aimais l’histoire, la littérature, l’art, la musique. J’ai même failli être musicien. J’étais donc un élève convenable en sciences, mais ce n’était pas du tout ma direction.
Étienne Ghys : Mais aujourd’hui, tu as quand même un peu de respect pour les scientifiques ? [Rires]
Xavier Darcos : J’ai le plus grand respect pour les scientifiques, et d’autant plus pour ceux que je ne comprends pas ! Je me souviens très bien de Georges Charpak, que tu as bien connu et avec qui j’ai eu la chance d’être ami à la fin de sa vie. Il me disait : « Toi, tu enseignes la littérature. À une dissertation, tu peux mettre 11,5 ou 12,5. Mais quand tu fais une soudure, tu as 0 ou tu as 20. Tu n’as jamais 17. » Il défendait cette rigueur, cette épreuve de vérité qui caractérise la science par rapport aux disciplines plus souples de la littérature.
Étienne Ghys : Dernière question. Je sais que tu es musicien. Quelle serait, selon toi, la musique qui illustre le mieux ton image de la science ?
Xavier Darcos : Certainement une fugue. C’est une forme extrêmement structurée, avec un sujet, un contre-sujet, des reprises, des renversements, une strette à la fin…J’écoute beaucoup Bach et je suis toujours frappé par cette hyperstructure de sa musique, fondée sur un ordre du monde qui ressemble aux mathématiques.
Étienne Ghys : Tu ne seras pas étonné si je te dis que la plupart de mes invités me répondent la même chose.
Xavier Darcos : Quand tu regardes, par exemple, Le Clavier bien tempéré, qui parcourt toutes les tonalités majeures et mineures, on retrouve pour chaque fugue des choix qui relèvent presque d’une recette mathématique.
Étienne Ghys : Choisis-moi une fugue.
Xavier Darcos : La fugue de la grande suite Toccata, Adagio et Fugue en do majeur.
Étienne Ghys : Je vais t’en demander une autre parce que Claire Mathieu, que tu connais, m’a recommandé la même. [Rires]
Xavier Darcos : C’est incroyable. Est-ce que ça doit obligatoirement être du Bach ?
Étienne Ghys : Non, non, pas du tout !
Xavier Darcos : Alors, la fugue de la Troisième Suite de Dupré.
Étienne Ghys : Ton instrument, c’est l’orgue. Tu en joues souvent ?
Xavier Darcos : J’en jouais. Maintenant, c’est fini, tout ça.
Étienne Ghys : Merci beaucoup, Xavier, le scientifique. Tu seras peut-être élu à l’Académie des sciences.
Xavier Darcos : Là, je pense que j’aurais du mal à trouver des arguments pour…
