Le choix des mots dans le monde numérique n'est jamais anodin. Saviez-vous, par exemple, que le mot ordinateur a été inventé en 1955 par le philologue Jacques Perret, à la demande d’IBM France71 ? Le terme, qui évoque l'idée de « mise en ordre », apparaît aujourd'hui comme bien plus créatif que le pragmatique computer des Anglo-Saxons. Dans cet épisode, Étienne Ghys reçoit Patrick Flandrin, informaticien etA membre de l’Académie des sciences, pour discuter de l'influence grandissante du vocabulaire numérique dans le débat public, et de la manière dont il transforme notre perception du monde.
Étienne Ghys
Je suis avec Patrick Flandrin, informaticien, spécialiste de la théorie du signal pour parler d'un mot très employé dans les médias, alors quel mot as-tu choisi ?
Patrick Flandrin
Alors, le mot choisi, c'est, pas vraiment un mot puisque c'est deux lettres, c'est IA, intelligence artificielle.
Étienne Ghys
C'est vrai qu'on l'entend partout, partout, partout dans toutes les sauces.
Patrick Flandrin
Et en fait, je voudrais parler plus généralement de plus de mots qui tournent autour de l'IA. Maintenant, évidemment, on ne peut pas ouvrir une radio sans entendre ce mot prononcé, mais finalement, il y a une explosion, elle est datable, c'est assez facile. C'est novembre 2022, l'irruption de l'IA grand public, c'est : Chat GPT. Donc Chat GPT est arrivé et a considérablement modifié le paysage. Avant, il y avait déjà beaucoup de choses qui existaient et qui, d'ailleurs, ne se revendiquaient pas forcément sous le nom de l'IA. On parlait d'apprentissage machine, on parlait de reconnaissance, on faisait de la reconnaissance vocale. On faisait des choses comme ça. Mais ça a pris une dimension complètement autre avec ces IA génératives, maintenant qui envahissent le débat public pour des tas de bonnes raisons. Mais en même temps, l'IA, en tant que telle c'est un mot qui, quelque part, est révélateur du monde numérique dans lequel on est, mais c'est un parmi beaucoup. Et ce qui est intéressant, si tu es d'accord Étienne, c'est de parler de ce sujet en l'étendant un petit peu, c'est de parler de la place des mots qui viennent, on va dire, du monde numérique, de l'informatique et qui prennent une importance un petit peu exagérée en modifiant notre propre langage.
Étienne Ghys
Donne-nous un exemple d'un usage pas correct.
Patrick Flandrin
Un exemple typique c'est : "changer de logiciel". C'est typiquement une expression qui a envahi le débat à public avant l'IA et qui est évidemment issue du monde de l'informatique. Donc on dit : " il se trouve que le PS a changé de logiciel" ou "il serait temps de changer de logiciel pour faire mieux les choses", etc. Un bug, pareil.
Étienne Ghys
Beaucoup de nos auditeurs ne savent même pas que bug en anglais, ça veut dire une puce.
Patrick Flandrin
Et historiquement, ça se trace. On dit que la première occurrence de bug, c'est Grace Hopper, l'informaticienne de Harvard qui l'a répertorié parce qu'elle a collé ça dans son cahier d'expérimentations parce que les programmes de la machine s'étaient arrêtés parce qu'il y avait un petit insecte qui s'était coincé dans le système. Ça avait fait arrêter le système et bon, c'est une anecdote.
Étienne Ghys
On peut dire " ton disque dur" aussi.
Patrick Flandrin
On peut dire le disque dur, on peut dire aussi " on est programmés pour faire quelque chose" ou" bien on se reprogramme," "on fait un reset sur le système "ou bien on peut dire aussi de quelqu'un qui "ne me calcule pas".
Étienne Ghys
Des expressions qui sont arrivées progressivement dans langage ?
Patrick Flandrin
Je dirais qu'il y a deux phases. Là je fais référence à un petit livre qui est très intéressant à ce sujet qui s'appelle LQI, notre Langue Quotidienne Informatisée d'un psychanalyste, Yann Diener. Il explique beaucoup de choses justement sur la façon dont des termes s'invitent dans le langage et en même temps d'une certaine façon transforment notre rapport au monde et notre rapport à beaucoup de choses.
Patrick Flandrin
Si on regarde tout ce qui concerne les termes de l'informatique d'une certaine façon, il a fallu inventer des tas de mots dans un premier temps, parce que les choses n'existaient pas. Il y a un moment où on s'est dit, mais cet objet sur lequel on est en train de faire des choses, comment on va l'appeler ? Les anglais disent « computer », nous, on dit « ordinateur ».
Étienne Ghys
C'est beaucoup mieux en français.
Patrick Flandrin
Alors ordinateur, c'est intéressant aussi, parce qu'en 1955, IBM lançait une gamme de machines et voulait donner un nom qui soit un nom français. Et ils se sont adressés à un philologue qui était Jacques Perret, qui travaillait à la Sorbonne, en lui demandant de faire des propositions. Et Jacques Perret a fait une très belle lettre qu'on trouve justement dans le livre de Yann Diener, où il fait des propositions. Et il dit « je pense que ordinateur ne serait pas mal, puisque c'est quelque chose comme ordination". Ce qui est assez amusant, c'est qu'à la fin, il dit « mais bon finalement, je vois que beaucoup des opérations que vous faites sont attachées à des noms féminins, je me demande si on ne pourrait pas dire plutôt une ordinatrice. Et moi je serais assez favorable à appeler ces objets une ordinatrice électronique. Et puis finalement on a gardé ordinateur.
Étienne Ghys
Alors que les Américains ou les Anglophones, on choisit " computer" qui me semble pas bon.
Patrick Flandrin
Computer c'est un peu calculatrice, c'est vraiment se fixer sur le calcul. Et quelques années plus tard, un ingénieur a inventé le mot informatique en français, puisque informatique, c'est une contraction d'information et d'automatique, et c'est un mot qu'il faut créer par rapport à une science ou des objets qui se mettent en place.
Étienne Ghys
Sachant qu'en anglais, c'est aussi rester "computer science" beaucoup moins créatif que nous.

.png)
.png)
