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Les mots de la science : L’ADN

Publié le
31.10.2025

On entend le mot « ADN » partout. Dans les médias, en politique ou dans le monde de l’entreprise, on parle volontiers de « l’ADN d’une marque », de « l’ADN d’un parti » ou encore de comportements qui seraient « dans notre ADN ». Mais que signifie réellement ce terme scientifique ?

Etienne Ghys échange avec Maxime Schwartz, biologiste et ancien directeur général de l’Institut Pasteur, pour revenir sur ce qu’est réellement l’ADN, sur ce qu’il détermine — ou non — chez un individu, et sur les nombreux abus de langage qui l’entourent.

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Étienne Ghys : Je suis avec Maxime Schwartz, biologiste et ancien directeur général de l’Institut Pasteur. Nous allons discuter d’un mot qu’on entend partout, et que les journalistes, les médias, et même les gens qu’on rencontre dans la rue, utilisent à tort et à travers. Ce mot, c’est « ADN ». Pourrais-tu, Maxime, me donner un ou deux exemples d’usage de ce mot qui te rendent malheureux ?

‍Maxime Schwartz : Dans une journée, si on écoute la radio ou qu’on regarde la télévision, il est utilisé plusieurs fois. On parle d’abord de l’ADN de quelqu’un. On dit que c’est « dans son ADN » d’agir de telle façon ou d’avoir tel comportement. On l’applique aussi à des entités. On peut dire, par exemple, que tel parti politique a dans son ADN d’être antisémite, ou parler de l’ADN d’un pays ou d’une société. Le mot est employé absolument tout le temps et rarement à bon escient.

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Étienne Ghys : Explique-nous ce que veut dire l’ADN et pourquoi cela n’a pas de sens de parler de l’ADN d’un parti politique.

Maxime Schwartz : L’ADN est une molécule complexe que l’on trouve dans les chromosomes de tous les êtres vivants. C’est une très grande molécule qui contient le code permettant de transmettre les propriétés héréditaires d’un être vivant. Ce sont de très longues chaînes, un peu comme des colliers, constituées de molécules plus petites : les fameuses bases nucléiques que l’on désigne habituellement par les lettres A, T, G et C. C’est l’ordre de ces bases dans la longue chaîne qui constitue le code et contribue à déterminer les propriétés héréditaires. Deux longues chaînes sont enroulées l’une autour de l’autre pour former la fameuse double hélice.

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Étienne Ghys : Les symboles qui sont écrits sur l’un des brins de la chaîne sont en relation avec ceux qui se trouvent sur l’autre brin. Il y a donc une sorte de duplication de l’information.

Maxime Schwartz : Dans cette association des deux brins, un phénomène joue un rôle très important : les bases nucléiques A, T, G et C peuvent s’apparier entre elles, mais d’une manière très spécifique. Quand il y a un A sur une chaîne, il y aura un T en face. Et quand il y a un G, il y aura un C. Ainsi, lorsque l’on connaît la succession des A, T, G et C sur l’une des chaînes, on peut déterminer la succession sur l’autre chaîne. C’est ce qui explique le phénomène de réplication. Quand une cellule se divise, elle va obtenir, au bout du compte, deux molécules d’ADN identiques à celle de départ. Sur chacune des chaînes va se synthétiser une chaîne complémentaire, permettant de reconstituer une double chaîne identique à la molécule d’origine.

Étienne Ghys : Chacune des deux chaînes est donc, en quelque sorte, une photocopie en négatif de l’autre.

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Étienne Ghys : Nous savons maintenant ce qu’est l’ADN. Peux-tu me dire pourquoi mon ADN n’est pas le même que celui de mon fils, ou pourquoi mon fils n’a pas le même ADN que ma femme ?

Maxime Schwartz : Tout le monde n’a pas exactement le même ADN. Au cours des générations se sont accumulées des mutations qui créent des différences d’un être humain à un autre. Cela est également vrai pour les autres espèces vivantes. Pour répondre plus précisément à ta question, nos chromosomes vont par paires dans chacune de nos cellules. Pour chaque paire, un enfant a hérité d’un chromosome venant de son père et d’un chromosome venant de sa mère.

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Étienne Ghys : On dit souvent que, si l’on connaît l’ADN d’un enfant, on peut savoir ce qu’il sera.

Maxime Schwartz : Cela rejoint l’expression selon laquelle tel ou tel comportement serait « dans l’ADN » d’une personne. Chez un individu, certaines caractéristiques sont effectivement héréditaires et codées dans l’ADN. Si l’on prend, par exemple, la couleur des yeux ou celle des cheveux, elles résultent de l’association des gènes que l’on a reçus de ses parents. Aujourd’hui, nous avons pu déterminer quels gènes interviennent dans ces caractéristiques. Si l’on séquence l’ADN de quelqu’un, ce qui peut désormais se faire très rapidement, on peut donc obtenir certaines de ces informations. Mais même parmi les caractéristiques physiques, certaines ne sont pas strictement héréditaires. Prenons la taille. Elle résulte en partie de l’hérédité. Si l’on a des parents de petite taille, on a davantage de chances d’être soi-même petit. Mais interviennent également des éléments qui relèvent de ce que l’on appelle l’acquis : la nourriture, l’alimentation, les comportements ou encore l’environnement. Même une caractéristique physique n’est donc pas toujours entièrement déterminée par l’ADN. Et lorsque l’on arrive aux caractéristiques intellectuelles ou psychologiques, les choses deviennent encore beaucoup plus complexes.

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Étienne Ghys : Jadis, on parlait du « gène de l’alcoolisme ».

Maxime Schwartz : Effectivement. En réalité, on ne sait pas exactement. Il existe probablement une composante héréditaire, mais aussi une composante très importante liée à l’acquis. Prenons l’exemple de la tuberculose. Pendant des années, on a considéré qu’il s’agissait d’une maladie héréditaire. Si les parents avaient la tuberculose, les enfants l’avaient également. Puis on a compris que la tuberculose était due à un microbe. Si les enfants développaient eux aussi la maladie, c’était notamment parce que les parents leur avaient transmis ce microbe.

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Étienne Ghys : L’ADN n’est donc pas un déterminant strict du futur d’un individu. Savoir mesurer la proportion de l’inné et de l’acquis est une question débattue depuis des siècles. Où en est-on aujourd’hui ?

Maxime Schwartz : On progresse. On parvient à identifier des gènes qui jouent un rôle dans certaines prédispositions à des maladies. Pour la tuberculose, le point essentiel reste la transmission du microbe. Mais on a également mis en évidence des gènes qui prédisposent à la tuberculose. Cela signifie que certaines personnes peuvent être plus sensibles que d’autres à l’infection.

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Étienne Ghys : Il y a quelques années, des entreprises privées américaines proposaient, pour quelques dollars, d’analyser notre ADN. On recevait ensuite un grand document indiquant notamment nos origines géographiques ou certaines maladies auxquelles nous pourrions être prédisposés. Je crois que cela est aujourd’hui interdit en France. Qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que ce serait, par exemple, un beau cadeau à faire à des parents qui viennent d’avoir un enfant ?

Maxime Schwartz : C’est l’un des grands problèmes qui se posent depuis que l’on sait réaliser des tests génétiques. Faut-il les autoriser ou non ? Cela pose notamment la question de ce que l’on fait lorsqu’un test révèle un risque de maladie. On pratique déjà depuis longtemps certains dépistages, par exemple pour la trisomie 21. Mais imaginons un test concernant une maladie grave, comme la maladie de Huntington, qui peut se déclarer à 40 ou 50 ans. Cela pose de nombreuses questions. Dans le même temps, ne pas donner l’information peut également être problématique. Lorsqu’il s’agit d’une maladie héréditaire, cette information peut être importante pour les enfants et les autres membres de la famille.

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Étienne Ghys : Quelle est la situation juridique aujourd’hui en France ?

Maxime Schwartz : Je crois que ces tests ne peuvent pas être réalisés librement, mais je ne connais pas le détail de la situation juridique. Je voudrais toutefois préciser que les tests génétiques sont très utiles dans le domaine de la police scientifique. Dans certains cas, on peut obtenir des informations sur l’origine géographique d’une personne à partir de son ADN. Ce sont des éléments qui peuvent effectivement être exploités par la police scientifique.

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Étienne Ghys : Je me souviens d’un journaliste qui disait que l’on pouvait penser à l’ADN un peu comme à une télécommande. On imagine une voiture évoluant dans son environnement, avec des montées, des descentes et toutes sortes d’obstacles. La télécommande contrôle une partie de son fonctionnement, mais pas l’ensemble de ce qui lui arrive. Que penses-tu de cette image ?

‍Maxime Schwartz : Elle me paraît raisonnable. Mais il faut quand même revenir à l’utilisation du mot ADN lorsqu’on parle d’entités. Là, c’est absurde. Cela n’a pas de sens de dire que tel parti politique a « dans son ADN » de faire telle ou telle chose. Un parti politique n’a pas d’ADN. Et ce qui est encore plus absurde, c’est qu’il existe beaucoup d’autres façons de dire exactement la même chose. On peut dire que c’est une caractéristique essentielle, une valeur fondamentale ou que quelque chose est indissociable d’une organisation. Il existe des dizaines de manières d’exprimer cette idée sans utiliser le sigle ADN, qui est ici totalement inapproprié.

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Étienne Ghys : Penses-tu que les gens se camouflent derrière un mot scientifique ?

Maxime Schwartz : Il y a des modes. Dire « c’est dans l’ADN de… », ça fait bien. Cela donne l’impression que l’on sait ce qu’est l’ADN. Mais les trois quarts des gens ne savent probablement même pas que le sigle ADN signifie « acide désoxyribonucléique ». Je ne pense pas qu’ils cherchent particulièrement à se cacher derrière un terme scientifique. C’est plutôt une mode qui disparaîtra probablement dans quelques années.

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Étienne Ghys : Quel est, selon toi, le degré de connaissance dans la population générale de tout ce que tu viens de nous expliquer ?

Maxime Schwartz : Je pense qu’il n’est pas très élevé, même si je ne pourrais pas donner de proportion précise. En revanche, lorsqu’on dit que quelque chose est « dans l’ADN » de quelqu’un, je pense que les gens comprennent globalement l’idée d’hérédité. Une fois, j’étais au Théâtre du Rond-Point pour un spectacle de Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. Cela remonte à pas mal d’années. Dans le foyer du théâtre, il y avait une représentation d’une molécule d’ADN qui faisait office de lustre. Pour tester le serveur, je lui ai demandé : « Qu’est-ce que c’est que ce truc là-haut ? » Il m’a répondu : « C’est la molécule de la vie. »

Ce n’était pas mal répondu !

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Étienne Ghys
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