Article écrit en partenariat avec le Théâtre National Populaire à Villeurbanne
Avec Une petite affaire d’après Seul dans Berlin, Jean Bellorini s’empare du roman de Hans Fallada pour raconter l’histoire d’un couple ordinaire qui décide de résister au régime nazi en diffusant des cartes dénonçant le pouvoir hitlérien. Plutôt que d’adapter l’immense fresque du roman, le metteur en scène choisit d’en extraire un fragment : celui de deux êtres enfermés, confrontés à la résistance, à la liberté et à la mort.
À l’occasion de la présentation du spectacle au TNP de Villeurbanne, Cortex Média a rencontré Jean Bellorini pour parler de cette création, mais aussi de sa conception d’un théâtre accessible, capable de s’adresser à tous les publics sans jamais renoncer à son exigence.
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Cortex Média : Le roman de Hans Fallada est une immense fresque. Pourquoi avoir choisi de n’en conserver qu’un fragment ?
Jean Bellorini : Le roman dans son ensemble est magnifique. C’est une véritable épopée qui croise la vie d’une quinzaine de personnages. Pendant longtemps, j’ai rêvé de monter cette grande fresque. Cela fait plus de dix ans que ce roman m’accompagne. Mais ici, la circonstance était différente. Je voulais travailler avec deux acteurs, même si finalement ils seront trois. Je ne pouvais donc pas raconter Seul dans Berlin dans toute son ampleur. Et je dis souvent que c’est dans les contraintes que l’on trouve des libertés. Cette contrainte m’a obligé à chercher un angle. C’est justement pour cela que le spectacle s’appelle Une petite affaire. C’est un tout petit morceau de Seul dans Berlin. Un jour, j’espère monter le roman dans toute son ampleur, mais ce spectacle-là raconte autre chose.
Cortex Média : Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans l’histoire de ce couple ?
JB : La résistance ordinaire. Ce sont des gens ordinaires qui, à un moment, décident qu’ils ne peuvent plus laisser faire. Ils commencent à écrire des cartes dénonçant le régime et vont les déposer dans différents endroits. Ils prennent des risques immenses pendant plusieurs mois. Ce qui est très fort, c’est qu’ils déposent environ 290 cartes et que la grande majorité est immédiatement remise à la Gestapo. Finalement, très peu de personnes conservent ou font circuler leur message. Lors du procès, on leur dit en substance : vous avez fait tout cela pour presque rien. Et c’est là que se trouve une question qui m’intéresse énormément : jusqu’où faut-il résister lorsque l’on ne sait même pas si cela va servir à quelque chose ? Est-ce qu’on prend le risque de parler ou est-ce qu’on se tait et qu’on suit le mouvement ? Il n’y a pas forcément de réponse, mais évidemment, cette question peut résonner avec notre monde actuel.
Cortex Média : Au-delà de la résistance, le spectacle parle aussi beaucoup de liberté.
JB : Oui. Il y a toute une réflexion sur l’enfermement, la mort, la liberté et le libre arbitre. La première forme de liberté apparaît lorsqu’ils décident de ne plus laisser faire et de commencer à écrire. Ils deviennent actifs. Mais cette question continue jusque dans leurs derniers instants. Même quand ils sont totalement enfermés et oppressés, il leur reste encore quelque chose : leur imaginaire, leur capacité à penser et une forme de liberté intérieure. On reste, jusqu’au bout, auteur de soi-même. Pour moi, le spectacle est une sorte de concentré de cela. Ce n’est pas Seul dans Berlin dans son intégralité. C’est presque un concentré d’humanité de ces deux personnes.
Cortex Média : Pourquoi avoir choisi le procès comme point central de la mise en scène ?
JB : Dans le roman, le procès est un moment très important parce qu’il permet de croiser de nombreux personnages. C’était donc assez naturel de partir de là. Et effectivement, un procès possède une dimension extrêmement théâtrale. Mais avec trois acteurs, il ne s’agit évidemment pas de reproduire littéralement un tribunal avec cinquante personnes. C’est justement la force du théâtre : on sait que ce que l’on voit est faux et pourtant on accepte d’imaginer ensemble. C’est comme quand on lit un livre. On sait parfaitement qu’on est en train de lire, puis à un moment on bascule et on oublie le livre pour entrer dans l’histoire. C’est exactement cet endroit que je cherche.
Cortex Média : Cette place très importante accordée au récit peut-elle justement faciliter l’accès au spectacle pour les personnes aveugles ou malvoyantes ?
JB : Je l’espère. Bien sûr, une personne malvoyante perdra une partie de la dimension visuelle du spectacle. Mais puisque le roman et le récit restent constamment présents, je pense que l’essentiel peut être conservé. Il y a énormément de choses qui passent par les mots, par les voix et par l’espace sonore. Nous allons notamment travailler les voix comme si elles étaient en très gros plan, avec parfois des transformations sonores. Et il y aura tout un univers d’évocations : les portes des cellules qui se ferment, les clés des gardiens, les sons de la prison… Je montre finalement assez peu de choses de manière littérale, mais le son, lui, peut énormément suggérer.
Cortex Média : Plus largement, qu’est-ce que rendre un spectacle accessible signifie pour vous ?
JB : C’est tout l’enjeu du Théâtre National Populaire. Comment être à la fois national et populaire ? Comment être exigeant et s’adresser à tous ? Comment chercher à élever plutôt qu’à niveler par le bas ? Je pense toujours aux différents spectateurs qui vont entrer dans la salle : celui qui connaît parfaitement le texte, celui qui ne l’a jamais lu, celui qui parle français, celui qui ne parle pas français… Je me demande ce que chacun peut ressentir, y compris lorsqu’il ne comprend pas tout intellectuellement. Pour moi, comprendre ne veut pas seulement dire comprendre avec la tête. On comprend aussi avec le cœur et avec les sens. Le théâtre que je cherche, c’est justement cela : la fête du sens et des sens. La rencontre de la musique, du texte, des images, des sensations et de l’émotion.
Cortex Média : Rendre un spectacle accessible signifie-t-il aussi le rendre plus simple ?
JB : Non, et c’est une distinction qui me paraît très importante. Accessible et facile d’accès, ce n’est pas la même chose. On doit tout faire pour que quelqu’un qui n’oserait pas entrer dans un théâtre puisse s’autoriser à le faire. Mais une fois que les spectateurs sont assis dans la salle, ils sont tous considérés de la même manière. Il n’y a pas un public qui aurait davantage le droit d’être là qu’un autre ou qui comprendrait mieux qu’un autre. Nous comprenons tous différemment. Pour Une petite affaire, par exemple, je sais que le spectacle sera sombre et dense. Je ne veux pas simplifier les idées ou les édulcorer pour le rendre artificiellement plus facile. C’est justement en traversant cette densité qu’une émotion forte peut apparaître.

Cortex Média : La prise en compte des spectateurs en situation de handicap a-t-elle évolué dans le théâtre ?
JB : Oui, clairement. La question de l'accessibilité du théâtre existe depuis très longtemps, mais la prise en compte spécifique des handicaps s’est beaucoup développée. Aujourd’hui, les questions liées aux spectateurs aveugles, malvoyants, sourds ou malentendants sont davantage présentes et se démocratisent. Mais je pense qu’il faut continuer à considérer le théâtre comme une expérience globale. On peut écouter un spectacle dans une langue que l’on ne parle pas et tout de même ressentir énormément de choses. On peut écouter un concert sans aucun mot et se raconter toute une histoire. La tête n’est pas plus importante que le cœur. Les sens sont aussi importants que le sens.
Cortex Média : Les théâtres disposent-ils aujourd’hui de suffisamment de moyens pour rendre leurs saisons accessibles ?
JB : Il y a eu des financements et des subventions spécifiques, donc il ne faut pas dire que rien n’est fait. Mais évidemment, ce n’est jamais suffisant. Au TNP, par exemple, nous faisons le choix de financer des audiodescriptions. Elles peuvent ensuite accompagner les spectacles en tournée et être proposées dans d’autres théâtres. L’investissement de départ est alors porté par le TNP. Ce n’est pas obligatoire, donc il y a une vraie démarche proactive. Mais pour moi, cela devrait être totalement évident. De la même manière qu’une personne en fauteuil roulant doit pouvoir entrer dans une salle de théâtre, une personne aveugle, malvoyante, sourde ou malentendante doit pouvoir ressentir un spectacle et être accompagnée autant que nécessaire.
Cortex Média : Votre définition du théâtre populaire passe-t-elle finalement par le mélange des publics ?
JB : Absolument.
Ce qui m’importe, c’est que les salles soient mélangées et que les spectacles soient adressés à tous. Faire un spectacle uniquement pour un public malentendant, uniquement pour des personnes malvoyantes ou uniquement pour des enfants ne correspond pas à ma définition du théâtre populaire. Ce que je trouve magnifique, c’est justement de réunir dans la même salle des personnes qui ont des âges, des parcours, des cultures et des expériences complètement différents. Nous sommes tous singuliers. Au théâtre, cinq cents personnes peuvent vivre ensemble exactement le même spectacle tout en ayant chacune une expérience totalement personnelle. Pour moi, c’est cela, le populaire : respecter absolument la singularité de chacun, mais vivre quelque chose ensemble. Et le collectif ajoute quelque chose. Il nous porte.




