Article écrit en partenariat avec le Théâtre National Populaire à Villeurbanne
Dans Mémoire de fille, adapté du récit d’Annie Ernaux et mis en scène par Sarah Kohm, Suzanne de Baecque est seule en scène pendant 1h40. Au TNP de Villeurbanne, la comédienne porte les mots de l’écrivaine tout en faisant entrer dans le spectacle une part de sa propre histoire. Rencontre autour du désir, de la mémoire, de l’intime et de la manière de rendre le théâtre accessible à tous.
Cortex Média : Quand on vous propose d’interpréter un texte aussi personnel que Mémoire de fille d’Annie Ernaux, comment recevez-vous cette proposition ?
Suzanne De Baecque : J’étais très heureuse parce qu’Annie Ernaux est une autrice de chevet très importante pour moi. J’avais déjà lu beaucoup de ses textes et son œuvre a beaucoup compté dans ma construction d’autrice. Il m’arrive d’ailleurs de m’inspirer d’elle lorsque j’écris.
En revanche, je n’avais pas encore lu Mémoire de fille. Quand on m’a proposé le spectacle, je l’ai découvert et je me suis immédiatement dit que ce serait très difficile à porter au théâtre. C’est un texte très réflexif, presque un essai, une analyse. Je me demandais comment on pouvait faire vivre cette matière sur un plateau.
Je l’ai donc d’abord pris comme un défi. J’étais aussi impressionnée à l’idée de porter les mots d’une autrice vivante, qui est encore extrêmement présente dans la société, par son œuvre mais aussi par ses prises de position. Annie Ernaux, c’est un peu notre « déléguée de la classe féministe » ! Forcément, cela met une certaine pression.
Mais dès que j’ai commencé les répétitions avec Sarah Kohm, la metteuse en scène, j’ai compris que le texte serait au contraire un appui incroyable. Quand on joue de très grands auteurs, avec des textes aussi forts, il y a déjà une langue et une singularité sur lesquelles l’acteur peut s’appuyer. Je me suis alors dit que c’était une chance incroyable de rencontrer une autrice comme Annie Ernaux sur un plateau de théâtre.
Cortex Média : Avez-vous eu l’occasion d’échanger avec Annie Ernaux autour du spectacle ?
SB : Oui. Elle est venue voir le spectacle lors de la dernière représentation aux Abbesses, au Théâtre de la Ville.
Nous avons pu discuter après la représentation et elle m’a fait ses retours. Elle a beaucoup aimé le spectacle, notamment le ton et les textes que j’avais ajoutés à son récit.
Nous avons eu une discussion autour du travail, mais aussi une conversation de femme à femme qui était vraiment chouette.

Cortex Média : Dans le spectacle, vous racontez également votre propre première expérience sexuelle. Qu’est-ce qui vous intéressait dans le fait de mettre en regard votre histoire et celle racontée par Annie Ernaux en 1958 ?
SB : Nos expériences sont très différentes. Ma première fois a notamment été beaucoup moins violente que celle racontée par Annie Ernaux. Mais malgré cette différence, il y a quelque chose d’universel et des éléments qui peuvent se répondre.
Quand je raconte cet épisode de ma vie, le spectateur est forcément amené à se replonger lui aussi dans ses propres souvenirs. Ce passage est vraiment là pour provoquer cela.
Il était important de montrer la différence entre les époques, de voir que certaines choses ont évolué, mais aussi de constater que, malheureusement, tout n’a pas tellement changé. C’est aussi ce qui donne à cette histoire son caractère universel.
Cortex Média : Était-ce difficile d’exposer ainsi une partie de votre intimité devant le public ?
SB : Ce qui m’inquiétait au départ n’était pas tellement de raconter ma première fois. Ce qui me faisait peur, c’était surtout d’écrire moi-même un texte qui allait se retrouver au milieu de la littérature d’Annie Ernaux.
Je me disais : « Est-ce que je ne vais pas avoir l’air prétentieuse en mettant mon texte au même niveau que le sien ? » Au début, je ne comprenais pas complètement la démarche de mise en scène.
Puis Sarah Kohm m’a expliqué qu’elle avait déjà travaillé de cette manière dans la version allemande du spectacle. C’est une pratique assez présente dans le théâtre allemand, ce qu’on appelle le storytelling : à un moment, l’acteur sort de la fiction, brise le quatrième mur et interroge, avec le public, ce qui est en train de se passer.
J’ai donc décidé de faire confiance à cette proposition et de réaliser l’exercice le plus humblement possible : me replonger dans mes souvenirs, garder une certaine distance avec ce qui s’était passé et écrire à partir de là.
Finalement, ce texte personnel apporte aussi une identité particulière au spectacle.
Et raconter cette histoire sur scène ne m’a pas posé de problème parce qu’il existe une forme de protection sur le plateau. On reste maître de ce que l’on choisit de raconter. Je ne me suis jamais forcée à dire quelque chose que je n’avais pas envie de dire.
Cortex Média : C’est la première fois que vous êtes seule sur scène pendant 1h40. Comment fait-on pour porter un spectacle aussi longtemps ?
SB : Je suis vraiment dans le texte. Ma mission, c’est de faire passer ce texte, que je trouve extrêmement fort et fondamental, et d’être au plus proche de sa pensée.
Je considère vraiment mon travail comme celui d’une passeuse.
Le rapport avec le public est aussi très frontal. Je suis seule et je m’adresse vraiment aux spectateurs. J’analyse cette histoire tout en la revivant. Tout passe beaucoup par la parole, même si mon corps est forcément traversé par les émotions liées à ce que je raconte.
Il y a quelque chose de très confidentiel dans le rapport au public, presque un échange intime.
Bien sûr, rester seule sur scène pendant 1h40 est un exercice périlleux. C’était la première fois pour moi et je n’avais jamais eu autant le trac. Mais tant que je reste proche du texte, cela me porte.
Cortex Média : Le spectacle avait déjà été créé en Allemagne. Avez-vous regardé cette première version avant de travailler sur la vôtre ?
SB : On m’a proposé de regarder une captation parce que la mise en scène est la même : les déplacements, le décor, l’univers créé par Sarah Kohm…
J’ai commencé à la regarder puis je me suis dit que cela ne servait à rien. Je ne voulais pas me mettre à imiter quelqu’un qui n’est pas moi. Et je voyais bien que c’était un spectacle très personnel.
Sarah est extrêmement délicate et sensible dans sa mise en scène. Elle voulait vraiment que je m’approprie cette histoire et que je puisse y apporter quelque chose de personnel.
Finalement, même si la mise en scène reste la même, chaque version possède l’âme de l’actrice qui l’interprète.
Cortex Média : Votre lecture de Mémoire de fille est-elle différente de celle de la première interprète ?
SB : Oui, elle est très différente. Son expérience personnelle était beaucoup plus violente que la mienne et elle avait une lecture très tragique du texte.
Évidemment, la violence est présente dans mon interprétation aussi, puisque c’est au cœur de l’histoire. Mais ce que je cherche particulièrement, c’est l’ambivalence de l’emprise.
La jeune Annie ne se rend pas forcément compte, au moment où elle vit les événements de la colonie, qu’elle est sous l’emprise de cet homme et qu’elle subit des violences. C’est ce déni et cette ambiguïté qui m’intéressent beaucoup.
Et comme ma propre expérience est beaucoup moins tragique, il y a aussi davantage d’humour dans les textes que j’apporte au spectacle.
Cortex Média : Quelle place Sarah Kohm vous laisse-t-elle dans une mise en scène qui existait déjà ?
SB : Une très grande place. Elle voulait avant tout que je fasse entendre le texte.
L’actrice est vraiment au centre du projet parce que c’est elle qui raconte l’histoire et que c’est son corps qui est seul sur le plateau. Sarah a donc travaillé différemment avec chacune des interprètes.
Son univers et sa mise en scène restent au centre, mais ils viennent en quelque sorte s’adapter à celle qui porte le spectacle.
Cortex Média : Annie Ernaux et vous appartenez à des générations et à des milieux différents. Qu’est-ce qui vous rapproche malgré tout de son parcours ?
SB : Nous n’avons effectivement pas le même parcours. Nous ne venons pas du même milieu social et, évidemment, pas du tout de la même époque. Nous n’avons donc pas vécu la même adolescence.
Mais je crois que nous partageons quelque chose : cette obsession de vivre sa vie en partant du corps et du désir.
C’est d’ailleurs cette partie de l’œuvre d’Annie Ernaux qui m’intéresse particulièrement : toutes les questions liées au désir et au corps. Des livres comme L’Événement ou L’Occupation me touchent beaucoup.
Je me sens un peu moins proche, personnellement, des textes dans lesquels elle aborde davantage son parcours de transfuge de classe ou la question de ses parents, parce que je viens moi-même d’un milieu plutôt intellectuel.
Mais sur le corps, le désir et la manière dont une femme regarde rétrospectivement sa propre histoire, il y a quelque chose qui me parle profondément.
Cortex Média : Vous avez déjà travaillé sur des spectacles accessibles aux personnes sourdes, malentendantes, aveugles ou malvoyantes. Est-ce un sujet important pour vous ?
SB : Oui, et je trouve qu’on n’en fait jamais assez.
Sur plusieurs spectacles auxquels j’ai participé, il y a eu un travail avec des associations ou autour de l’accessibilité. J’ai notamment joué dans un spectacle de Guillaume Vincent qui était proposé en audiodescription.
J’ai aussi créé une version de mon spectacle Tenir debout avec une comédienne sourde qui signait en langue des signes française. Mais l’idée n’était surtout pas de simplement mettre quelqu’un sur le côté de la scène pour traduire le spectacle.
Nous avons complètement retravaillé la mise en scène pour qu’elle fasse partie du spectacle. La forme est passée d’un duo à un trio.
Cortex Média : Est-ce que travailler avec une comédienne sourde a changé votre manière de mettre en scène ?
SB : Je n’ai pas vraiment eu l’impression de faire quelque chose de différent. Pour moi, je travaillais simplement avec une actrice.
C’était naturel de l’intégrer directement dans le spectacle. Je l’ai vécu comme un travail de mise en scène normal.
La vraie question était plutôt : est-ce qu’on met quelqu’un habillé en noir sur le côté pour signer le spectacle sans rien modifier, ou est-ce qu’on intègre une nouvelle comédienne qui va aussi apporter quelque chose à la pièce ?
Nous avons choisi la deuxième solution. Cela racontait forcément quelque chose d’un peu différent, mais c’était simplement une nouvelle version du spectacle.
Cortex Média : Cette expérience vous a-t-elle donné envie de poursuivre ce type de travail ?
SB : Oui, vraiment. Cela m’a donné envie de continuer à travailler avec Florence Houmad, la comédienne sourde avec laquelle nous avons créé cette version.
Nous avons tourné avec elle pendant les deux dernières années du spectacle et nous avons eu beaucoup de dates. Il y a finalement beaucoup de théâtres qui proposent ce type de dispositifs, même s’il reste encore beaucoup à faire.
Cortex Média : Est-ce que l’accessibilité devrait être pensée dès la création d’un spectacle ?
SB : Oui, mais je pense que ce n’est pas encore du tout un réflexe.
J’ai l’impression que soit l’accessibilité fait directement partie du sujet ou du travail de la pièce, et dans ce cas elle est pensée dès le départ, soit elle arrive plus tard, à la faveur d’une opportunité.
J’ai déjà connu les deux situations. Sur un spectacle, l’audiodescription était prévue dès la création. Pour Tenir debout, la version avec Florence est arrivée beaucoup plus tard, après plusieurs années de tournée.
Je pense qu’il faudrait davantage intégrer cette question dès le début.
Cortex Média : L’audiodescription pourrait-elle devenir une autre manière de découvrir un spectacle, y compris pour les personnes voyantes ?
SB : Oui, carrément. Je pense qu’on pourrait tout à fait le voir comme ça.
Moi-même, en tant que spectatrice, ça m’intéresserait de découvrir un spectacle avec l’audiodescription. Cela pourrait être une autre expérience du spectacle, qui ne serait pas forcément réservée uniquement aux personnes aveugles ou malvoyantes.
Infos accessibilité
Spectacle recommandé sans audiodescription du fait de la simplicité scénique.
Visite tactile du décor à 17h30 le samedi 12 septembre suivi du spectacle à 18h30.
Contacts : Magdalena Klukowska+33 (0)4 78 03 30 83 m.klukowska@tnp-villeurbanne.com
Infos pratiques
- D'après : Mémoire de fille, Annie Ernaux
- Création : Veronika Bachfischer, Sarah Kohm, Elisa Leroy (Schaubühne, Berlin, 2022)
- Mise en scène : Sarah Kohm — Dramaturgie : Elisa Leroy
- Avec : Suzanne de Baecque, et les voix de Lou Chauvain, Christine Guerdon, Élizabeth Mazev, Mélodie Richard
- Durée : 1h40
- Au TNP : Salle Jean-Bouise, du 10 au 20 septembre 2026
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