Vie quotidienne
Santé & Bien-être

J’ai dit à mes parents que j’étais sourde à l’âge de 15 ans

Publié le
10.10.2025

Interview Marie Claire Ferrot.

Rencontrer Marie-Claire Ferrot, est une forme de voyage. Son accent du sud-ouest, porter par une voix rauque peaufiné par les cigarios qu’elle fume avec élégance, vous transporte dans le gers. A la voir on sait que cette femme à des choses à vous raconter. A l’âge de 2 ans une maladie la prive de l’audition de l’oreille gauche. Pendant 15 ans, elle compense sans rien dire à sa famille. Aujourd’hui son parcours l’emmener à participer à la création de la section cinéma de TV5 Monde pour la fiction. C’est elle qui fait la pluie et le beau temps sur les fictions de la chaîne. Rencontre avec une femme attachante qui nous raconte une époque du handicap.

Nous allons commencer par une question simple. Quels sont vos origines ?

Alors, l'enfance. Je viens d'un petit village dans le Gers, dans un milieu agricole, puisque mes parents étaient paysans. Ils sont toujours paysans, ils sont maintenant un peu âgés, mais toute ma famille est issue de la terre. 

Comment c’est passé votre scolarité ? entendre que d’une oreille à due rendre les choses plus compliqués ?

Alors non en fait. Je suis aller à l’école normalement et je ne disais rien à personne. Instinctivement j’avais compris que pour mieux entendre il fallait que je tourne la tête du coté droit. Du coup je me mettais toujours contre un mur, contre une paroi pour être sûr d’entendre du bon côté. En revanche quant il y a trop de bruit je fais l’inverse. 

Racontez-nous comment et à quel âge vous avez découvert que vous étiez sourde d’une oreille.

C’est seulement vers 15 ans que j’ai osé en parler. Un jour je pose tout bêtement la question à ma mère. J’ai un esprit très cartésien. Je lui demande pourquoi on a deux oreilles. Elle m’a regardé en me disant comment c’était possible qu’a 15 ans, en allant à l’école je ne sache pas pourquoi on a deux oreilles. Alors bien sûr qu’en théorie je savais pourquoi on avait deux oreilles. C’était ma façon de lui faire comprendre que je pensais qu’une des deux ne fonctionnait pas. 

Vos parents n’avaient rien remarqué ?

C’est une époque où l’on ne faisait pas tous les examens que l’on fait aujourd’hui aux enfants. Mes parents nous regardaient grandir, ça allait, on n’avait pas de problèmes de santé, on vivait à la campagne. Mais là, elle a compris qu’il y avait un problème. On a pris un rendez-vous qui a confirmé que je n’entendais pas de l’oreille gauche. 

Comment peut-on cacher pendant 15 ans que l’on est sourde d’une oreille ?

C'est-à-dire qu'au départ je ne le savais pas, je ne savais rien, je ne savais pas d'où ça venait, je ne savais pas pourquoi. La seule chose qui aurait pu alerter mes parents, mais bon, ils pensaient que je le faisais à l'esprit, c'était que comme on était nombreux, on avait chacun une place établie pour déjeuner et dîner. J’étais en bout de table, et à fin des années 60, la télévision est apparue dans la maison. A cette époque-là télévision était également en bout de table. Donc moi j'avais ma bonne oreille qui était vers la télévision, mais certainement pas vers le groupe, donc une fois sur deux, je ne comprenais rien de ce qu'ils se disaient.

En général ça suscitait un énervement des parents qui disaient « Oh mais tu es casse pied tu n’entends jamais rien. » ça ne les a pas alertés plus que ça. C’était de la mauvaise volonté de ma part. 

Ils avaient le bon diagnostic mais pas la bonne interprétation en quelque sorte ?

Il n'y avait pas de mots qui avaient été mis dessus, pas de pathologie, ça entraînait une forme de différence vis-à-vis des autres, mais même avec mon frère et ma sœur puisqu'on était que trois à l'époque, c'était comme ça, et puis je fixais toujours les gens. J’ai appris à lire sur les lèvres très tôt. 

Comment c’est venu cet apprentissage de la lecture labiale ?

Instinctivement je dirais. Je me suis aperçu que je ne pouvais pas comprendre ce que les gens disaient si je ne les voyais pas. A l’époque évidement que la télévision était très réglementée. On ne l’écoutait pas tout le temps. Quant mon père rentrait et qu’il mettait la télévision en plein milieu du repas c’était facile de voir les personnes qui parlent et de comprendre. Mais sinon il y avait toujours la radio. Et là j’ai découvert un truc bizarre. Je disais toujours que je ne comprenais rien à ce qu’il dise. C’est après que j’ai compris que je ne pouvais pas entendre sans voir. Et là instinctivement je suis dit qu’il fallait faire quelque chose. Je me suis obligé à écouter la radio. 

Ce qui est étonnant dans votre histoire, c’est que très tôt vous avez compris qu’il y a un problème. Mais vous mettez 15 ans pour en parler. 

Oui sans doute que j’ai trouver à un moment que c’était gênant. Je ne saurais pas trop dire ce qui a été le déclic. Peut-être que l’on avait étudier le corps au collège et que je me suis dit que l’on avait deux yeux, deux oreilles et tient une ne marche pas. Il y a sans doute quelque chose de multi factoriel j’imagine. C’est-à-dire que moi je sentais que j’était sourde, mais tu ne sais pas que les autres entendent des deux oreilles. Et ce n’est pas une question que tu poses aux autres. 

Es ce que le diagnostique à changer le regard de vos parents sur vous ?

Non pas tout de suite. Je suis resté à la même place à table. En 2013, mon frère a eu un grave accident. Là ils ont fait une différence. Je me souviens que mon père m’a dit « tu te rends compte, ton frère avec son handicap… ». Je lui ai répondu que j’en m’en rendais compte plus qu’eux. Mais peut être que ce regard qu’ils ont vient de moi. J’ai toujours fait en sorte de pas tenir compte de ma surdité. Mon frère c’est visible…moi pas

Es ce que votre surdité à eu une incidence sur votre scolarité ?

Non pas du tout. Comme on vivait à la campagne, il y avait ma grand-mère avec nous. Elle m’a appris à lire et à écrire et ça à très bien marché sur moi. Dès que je trouvais un moment je lisais. Donc je suis rentrée directement en CE2. L’enseignant avait dit « puisqu’elle sait lire et écrire qu’es ce que je vais lui apprendre ». Lui avait repéré tout de suite que j’avais un potentiel. Il disait que je pouvais faire des études. Faut dire que le travail de la terre ne m’avait jamais vraiment passionné. Voilà, je suis rentrée au collège à 9 ans.  C’était les années 60, c’était une autre époque.

C’était l’école du film « Être et Avoir » en somme ?

C’est ça. On était tous dans la même classe. L’instituteur s’occupait de chaque classe. J’avais ma sœur également qui avait deux ans de plus que moi. Ça m’a aidé.

Parlez moi de votre entrée au Lycée ? C’est là que vous avez un déclic sur la surdité ?

C’est en rentrant en lycée que je me rends compte que je suis sourde. J’ai 14 ans. Avant je sentais que j’avais quelque chose de différent. Mais ça n’avait pas de sens pour moi. Pour moi c’est le regard des autres, les mots que l’on met qui vont faire un handicap. Moi je n’avais pas de problème à entendre d’une oreille. Quant je suis allez voir le médecin. Il a dit « elle est sourde »… oui et alors ? D’ailleurs quant j’ai eu le diagnostic j’ai eu peur d’une chose : Entendre plus de bruit. En même temps j’avais le sentiment que ça pouvait être mieux mais je ne savais pas comment ça pouvait être mieux. Le médecin, il donne un diagnostic. Mais il n’est pas capable d’expliquer ce que l’on va ressentir. 

Es ce que cette surdité vous a limité dans vos choix ?

Pas du tout. Je suis partie aux États-Unis, en Espagne, j’ai travaillé, je ne me suis jamais restreinte à cause de ma surdité.  Chez moi de toute façon personnes n’y faisait attention. C’était à moi de m’adapter de toute façon. Maintenant même si je ne me mettais pas de limite, il y avait une forme d’isolement. A l’âge de sortir, je sentais qu’en boite de nuit je n’étais pas bien. Quant il y a trop de bruit je ne suis pas bien. Et puis comme je lis sur les lèvres, ça pouvait choquer des personnes qui se demandais pourquoi je les fixais. Je pense que j’ai développé une forme d’indépendance. Mais ce qui est sûr c’est que plus jeune je ne pensais pas que le handicap était un problème. Je trouvais qu’être femme était un bien plus gros handicap.

Ah oui ? pourquoi ?

Je viens d’un milieu rural. L’es filles ne font pas d’études. Elles n’en ont « pas besoins ». Moi je suis partie de chez mes parents l’année du bac. J’avais 17 ans. Quant j’ai dit que je voulais poursuivre, ils m’ont dit « Pourquoi faire ? ». J’ai dit tchao ! Je savais très jeune que je ne voulais pas me marier et avoir des enfants. Bon je suis partie en suivant un garçon (rire), mais ce n’était clairement pas pour fonder une famille. 

C’était pour s’émanciper ?

Oui surement. Il était fils de médecin. Ce n’était pas la même vie. Mes parents ont cru que je reniais mes origines mais pour moi ce n’était pas ça du tout. Je n’ai jamais renié de là d’où je viens, c’est juste que j’avais envie d’autre chose. J’ai finalement appris sur le tas, j’ai fait beaucoup de formation, j’ai étudié… C’est seulement à 48 ans que j’ai fait valider mes acquis d’expérience. 

Vous avez dit que vous étiez partie au États-Unis. Comment ça s’est fait ?

Sur un coup de tête. Après le départ de chez mes parents, je trouve des petits boulots de serveuses, femmes de ménage, secrétaire… rien de bien marrant. Entre temps le garçon que j’avais suivie avait commencé sa carrière, il était parti à l’autre bout de la France. Il m’appel et me dit qu’il va revenir, que l’on peu pas vivre comme ça. Le matin même je cabosse ma voiture et là je me suis dit que je ne pouvais pas continuer comme ça. Je me suis dis que si je voulais faire ce dont j’avais envie, il fallait que j’apprenne l’anglais. L’Angleterre, ça m’attirait moyen. J’ai donc décider de partir au USA. Grâce à mon entraineur de Volley j’ai réussi à avoir un visa. 

Qu’es ce que vous faite là-bas ?

Jeune fille au pair. J’ai une chance incroyable. Je tombe dans une famille où le père travail pour le Pentagone. J’ai donc pu renouveler facilement mon visa et rester 2 ans.

Comment vous arrivez chez TV5 Monde ?

Après mon expérience américaine, je rentre en France, ma grand-mère était tombée malade. Je suis restée pour m’occuper d’elle dans le sud. J’ai travaillé dans les cosmétiques et puis un jour par l’intérim je suis arrivée à TV5 et j’y suis.

Vous faisiez quoi au début ?

Je suis arrivé au moment où TV5 voulais ouvrir un signal sur la Californie. Comme je parlais anglais et que j’étais disponible le soir, ils m’ont gardé. Au départ je ne rêvais pas de travailler dans une chaîne. J’ai même failli partir à un moment. Les DRH m’ont convaincu de rester. Puis en 1999 nous avons créé la section cinéma de TV5 Monde.

Vous avez eu des aménagements pour travailler ?

Il a fallu longtemps pour que l’on comprenne que j’avais besoin d’un bureau seul. Je dois regarder des films. Je ne peux pas mettre un casque. Je n’ai jamais revendiqué, les choses se sont faites avec le temps. Maintenant ils ont compris que je fonctionne mieux seul dans un bureau.

Vous étiez passionné de cinéma ?

J’ai toujours aimé le cinéma, mais à l’époque et aujourd’hui encore la lecture était beaucoup plus intéressante. 

Qu’es ce que ça représente pour vous le cinéma ?

D’abord le cinéma ce n’est pas plus important que la lecture. C’est l’ouverture sur un autre Si on parle du cinéma dans une salle, c’est être seul, sans être seul. Tout le monde partage la même passion. On nous emmène d’un point A à un point B, entre les deux ça te nourrit. Si ça ne te nourrit pas c’est un mauvais film.

La représentation du handicap dans le cinéma comment vous la percevez ?

Ça dépend de quel film on parle. « Un petit truc en plus », par exemple ne m’a pas ému. Je n’ai pas eu d’émotion. Je trouve la représentation simpliste. J’ai été beaucoup plus touché par « La famille Bélier ». Ce qui me touche dans « la famille Bélier », c’est qu’il y a une famille autour. Pour moi le cinéma doit transmettre des émotions. La série vestiaire était vraiment bien. Mais je me demande s’il faut continuer à faire des films qui mettent le doigt sur un handicap. Faire des films avec juste des gens différents c’est mieux. 

Et alors vient maintenant une autre question. Qui pour interpréter les rôles ?

Ah ça. Es ce qu’il faut forcément être handicap pour jouer un handicapé. Je pense qu’il y a deux questions. La première et la réponse est clair. Une personne valide ne peu pas ressentir le vécu d’une personne en situation de handicap. La seconde question, et là je n’ai pas la réponse, c’est pourquoi la porte des maisons de production et des studios est fermée à des comédiens en situation de handicap.

Es ce que votre surdité vous fait aimer le cinéma différemment ?

C’est possible. La sensibilité au cinéma, elle se crée par ton expérience, ton passé, ton histoire, tes connaissances. Le cinéma c’est toujours ce que tu ne vois pas. Es ce que la surdité donne une perception plus aigüe ? Je ne sais pas.

Finalement es ce qu’il n’est pas plus important que des comédiens en situation de handicap joue des rôles de personnes valident ? par exemple un comédien sourd qui joue le rôle de Napoléon par exemple. 

C’est ce que dit le comédien à l’origine de vestiaire. Le jour où ils joueront des personnages sans handicap peut-être que les choses auront vraiment changé. Pour moi la réponse elle doit être es ce que le comédien est bon où pas. Il faut également se demander si les personnes en situation de handicap vont vers les métiers de la culture.  

Pour conclure quel regard vous porter sur votre parcours ?

Je dirais que le plus handicapant n’était pas d’être sourde mais d’être une femme. En tout cas d’être sourde d’une seule oreille. Je n’ai pas eu envie de rentrée dans une communauté sourde. Par compte la chose que j’aurais aimé faire c’est apprendre la langue des signes. Maintenant je suis convaincu que le regard que tu portes sur toi-même est important. Si tu ne te considères pas comme handicapé, les autres ne vont pas te considérer comme handicapé. Ça n’empêche pas que je réagi sur des plaisanteries qui ne me font pas rire. 

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