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Interdiction des réseaux sociaux : « On prive les jeunes d'un espace d'échange »

Publié le
01.09.2026

Le 21 juillet 2026, le Parlement français vote définitivement l’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes de moins de 15 ans. L’objectif annoncé ? Lutter notamment contre le cyberharcèlement, l’exposition aux contenus violents et pornographiques, les risques pour la santé mentale des jeunes, les mécanismes addictifs des plateformes. 

Cette décision divise. Pour certains, elle constitue une mesure nécessaire pour mieux protéger les adolescents face aux dangers du numérique. Pour d’autres, elle risque d’être inefficace, voire contre-productive et renforce une approche jugée adultiste (c’est-à-dire fondée sur un système de domination et de hiérarchisation que les adultes exercent sur les enfants et adolescents). 

Margot Déage fait partie de la seconde catégorie. Elle est sociologue et maîtresse de conférence à l’Université Grenoble Alpes. Spécialisée sur le numérique, les relations entre les adolescents, le genre et le harcèlement, elle répond aux questions de Cortex Média. 

Cortex Média : Globalement, comment percevez-vous cette interdiction ? 

Margot Déage : Elle me paraît être un peu comme un cheval de Troie. On se sert du risque et de la peur autour des usages des réseaux sociaux par les adolescents, de la médiatisation du cyberharcèlement et des risques qui y sont associés pour imposer à tous une identité sur les réseaux sociaux. Pour moi, c'est problématique parce que c'est une décision qui a été prise de manière relativement unilatérale. Il n'y a pas eu de véritable débat, alors que cela concerne tout le monde et constitue une privation de liberté.

C'est aussi une possible limitation de l'accès à l'information. Aujourd'hui, Internet est en partie un espace de non-droit. On peut se cacher derrière l'anonymat, même s'il existe des moyens techniques comme l'adresse IP pour retrouver quelqu'un. Globalement, cette possibilité de rester anonyme disparaîtra. Pourtant, pour des raisons politiques, par exemple, il peut être important de pouvoir échanger sous un pseudonyme. C'est donc une question qui m'interroge aussi sur le plan politique.

Les réseaux sociaux ouvrent aussi la porte à des interprétations alternatives du monde. Les programmes scolaires sont construits par des adultes et reflètent certains choix. Toutes les questions n'y sont pas abordées, notamment celles liées à l'identité, à l'histoire coloniale, au genre ou à l'orientation sexuelle. Les jeunes disposent parfois d'une information limitée en classe et peuvent utiliser les réseaux sociaux pour accéder à davantage de ressources, par exemple sur la sexualité ou l'identité de genre, sans avoir à poser ces questions devant un adulte ou leurs camarades. Si on ferme cette porte-là, c'est, à mes yeux, dommage.

Cortex Média : Et d’un point de vue de la socialisation des adolescents, qu’est-ce que cela va impliquer ? 

MD : Pour la première fois dans l'histoire, les jeunes ont eu accès à des contenus produits par d'autres jeunes. Nous vivons dans une société relativement adultiste : les séries, les livres et la plupart des contenus destinés aux jeunes sont créés par des adultes. Là, les jeunes pouvaient produire et partager leurs propres contenus. Les adultes pouvaient les juger de mauvaise qualité, mais cela constituait malgré tout un véritable espace d'échange.

Les réseaux sociaux sont également un lieu de relations très important. Dans mes enquêtes, lorsque je demande à des jeunes en couple ce que cela change dans leur quotidien, ils me répondent souvent : « On se parle sur Snap. » Certaines relations ne s'autorisent qu'en ligne, parce qu'en face-à-face, sous le regard des autres, il y a trop de pression. Les injonctions du type « Prouvez que vous êtes amoureux, embrassez-vous devant tout le monde » relèvent d'une forme de violence gratuite. Les réseaux sociaux offrent alors un espace où ces échanges sont possibles. En les supprimant, on prive les jeunes de cet espace.

Cortex Média : Cette génération construit une partie de son identité à travers les réseaux sociaux. Cette interdiction ne risque-t-elle pas de freiner cette construction identitaire ?

MD : Ils ont souvent même plus de deux identités sur les réseaux sociaux, puisqu'ils créent plusieurs comptes. Ils ont une identité privée, une identité de fan d'un univers particulier, une identité liée à une passion ou à une activité. Effectivement, cette interdiction risque de leur fermer l'accès aux nombreuses communautés qu'ils fréquentent.

D'autant plus que cela n'est pas forcément justifié. Dans mes enquêtes, je constate que les jeunes sont globalement très prudents en ligne. Contrairement à ma génération, ils publient peu de contenus destinés à rester définitivement sur Internet. Ils maîtrisent bien les outils de confidentialité et de modération.

Les réseaux sociaux sont aujourd'hui un véritable lieu de fédération pour les jeunes.

C'est aussi une culture qui dépasse les réseaux sociaux et se retrouve dans les interactions en présentiel. Nous avons récemment mené une recherche avec Cassandre Lallement, étudiante en master qui commence sa thèse cette année à Lyon. Son mémoire portait sur les « refs ».

Une ref, c'est souvent un extrait vu sur les réseaux sociaux. Elle montre qu'« avoir la ref » est une manière de s'intégrer dans un groupe. Dès lors que tout le monde la partage, elle devient un élément de complicité qui crée du lien. Bien sûr, on peut aussi avoir des références communes en regardant les mêmes séries ou en lisant les mêmes livres, mais les réseaux sociaux sont aujourd'hui un véritable lieu de fédération pour les jeunes.

Cortex Média : Est-ce uniquement un lieu de sociabilisation ou aussi un lieu de division ? 

MD : C’en est un. Mais, en menant une enquête avec le Centre Hubertine Auclert auprès de 4 000 collégiens et lycéens, nous avons mesuré les violences et constaté que 60 % d'entre elles ont lieu au sein de l'établissement scolaire.

En ligne, nous sommes à 35 ou 36 % des violences. C'est beaucoup, mais c'est en réalité le prolongement de ce qui se passe dans l'établissement scolaire. Le risque de cette interdiction, c'est de dire : « Si vous êtes victime de violences en ligne, c'est de votre faute puisque vous avez enfreint l'interdiction. » En quelque sorte : « Vous n'avez pas le droit de venir vous plaindre. »

L'école, et plus largement l'État, risquent alors de se dédouaner de ce qui se passe en ligne. Pourtant, Internet permet souvent de rendre visibles des violences qui existent déjà dans les établissements. En présentiel, les victimes n'osent pas toujours en parler. En revanche, lorsqu'il existe une trace sur Internet et que tout le monde est au courant, l'information finit par remonter jusqu'aux adultes de l'établissement et cela peut permettre une intervention.

Avec cette interdiction, il y a aussi le risque de ne plus regarder ce qui se passe en ligne, alors même que l'on sait déjà qu'il y aura des contournements. C'est ce que l'on observe en Australie. Les jeunes trouveront des moyens de paraître plus âgés ou se tourneront vers des réseaux sociaux qui ne figurent pas dans la liste des plateformes interdites. Ce sera un véritable jeu du chat et de la souris.

Cortex Média : L’éducation aux médias est-elle une solution ? 

MD : Cette éducation est importante pour plusieurs raisons ; la première est démocratique. Aujourd'hui, énormément de fausses informations circulent en ligne. Il y a des bots et des phénomènes de polarisation de l'opinion. Certains évoluent uniquement parmi des personnes très progressistes, d'autres uniquement parmi des personnes très conservatrices, et ces deux univers ne se parlent plus. Les jeunes ont donc besoin d'apprendre à identifier la qualité d'une source, sa fiabilité et sa crédibilité. 

Cette éducation est aussi indispensable pour des raisons relationnelles. Une grande partie des violences à l'école repose sur les rumeurs et la diffamation. Il suffit de propager une rumeur sur la vie affective ou sexuelle d'un élève pour provoquer des conséquences importantes. Apprendre à prendre du recul face à la première information que l'on entend ou que l'on lit est essentiel. L'éducation aux médias permet aussi d'apprendre à se protéger et à faire le tri parmi la masse d'informations que l'on reçoit.

Il est essentiel d'accompagner les jeunes.

Elle est également importante parce que les outils numériques peuvent amplifier la violence. Derrière un écran, on ne voit pas les réactions de l'autre : on ne voit ni sa colère, ni ses larmes, ni sa souffrance. Cette distance peut conduire à aller beaucoup plus loin dans la violence verbale. C'est pourquoi il est essentiel d'accompagner les jeunes afin qu'ils prennent conscience de l'impact des mots qu'ils publient.

Enfin, cette éducation est indispensable parce que, plus tard, la communication numérique fera partie intégrante de leur vie professionnelle. Les échanges par mail, la communication en ligne ou encore les réseaux professionnels comme LinkedIn sont devenus incontournables. Pour toutes ces raisons, qu'il s'agisse d'éducation à la citoyenneté, d'accès à l'emploi ou plus largement d'intégration dans la vie professionnelle, cette formation est aujourd'hui indispensable.

Cortex Média : Selon vous, quelle aurait été la réponse la plus efficace pour protéger les jeunes ? La responsabilisation des plateformes ? Mais ne sommes-nous pas face à un mur ? 

MD : L'État allemand a été le premier à demander des comptes à Meta en 2017 sur sa politique de protection, notamment des mineurs, mais aussi sur la lutte contre les violences, les contenus violents, les violences sexuelles ou encore le terrorisme.

Le problème, c'est que Meta a très tôt mis en place des outils de modération. Dès 2015, ils ont développé des systèmes d'intelligence artificielle capables de détecter les images violentes ou sexuelles. Malgré cela, ces outils ne suffisent pas. 

L'intelligence artificielle n'est pas suffisamment performante pour traiter seule ce type de contenus. Les plateformes doivent donc employer des personnes qui passent leurs journées à visionner des contenus extrêmement traumatisants afin de décider lesquels doivent être supprimés ou non. 

Aujourd'hui, nous n'avons pratiquement aucun moyen de maîtriser les plateformes numériques.

Il y a aussi eu la déclaration de Mark Zuckerberg, au moment de l'investiture de Donald Trump, indiquant que Meta continuerait à modérer le harcèlement, mais cesserait de modérer les contenus LGBTphobes, racistes ou sexistes. Comme si ces problématiques étaient indépendantes les unes des autres, alors qu'elles sont profondément liées. 

Le problème dépasse Meta. On pourrait tenir le même raisonnement pour X ou d'autres plateformes. Lorsque leurs dirigeants disent : « Nous ne le ferons pas, parce que vous ne pouvez pas nous y contraindre », la situation devient très compliquée.

Je ne sais pas quelle aurait été la solution idéale. Aujourd'hui, nous n'avons pratiquement aucun moyen de maîtriser les plateformes numériques. Très peu sont européennes et nous n'avons pas développé nos propres services. Notre capacité de régulation est donc limitée. Malgré tout, je reste persuadée qu'on ne peut plus se passer de ces plateformes. 

Cortex Média : En Australie, des jeunes contournent déjà cette interdiction des réseaux sociaux.  Est-ce que cela ne risque pas de créer des divisions entre ceux qui auront accès aux réseaux sociaux et les autres ? Est-ce que cela pourrait entraîner des mises à l'écart, de l'isolement ou même accentuer certaines différences entre milieux sociaux ?

MD : Cette “nouvelle” forme de fracture numérique existe déjà. Claire Balaize, sociologue à Genève, a travaillé sur le rapport des parents à l'éducation numérique. Elle montre qu'aujourd'hui, la « bonne parentalité » consiste à tenir ses enfants à l'écart des écrans. Mais les pratiques sont souvent différentes.

Il existe des familles qui interdisent réellement les réseaux sociaux à leurs enfants. C'était notamment le cas du PDG de Snapchat France : pour lui, il était hors de question que ses enfants aient accès aux réseaux sociaux, puisqu'il les considérait comme un espace public. On retrouve davantage cette pratique chez les cadres, notamment les ingénieurs ou les professionnels du milieu éducatif. Les enfants l'acceptent généralement, d'autant qu'au sein d'un même établissement, le cadre scolaire crée souvent un entre-soi social.

Le risque, c'est qu'ils deviennent aussi prisonniers du secret.

Ce que la loi risque de faire, en revanche, c'est de transformer cette pratique en norme. Les parents pourront désormais dire : « Ce n'est pas moi qui l'interdit, c'est la loi. »  Reste à savoir quelles en seront les conséquences. Cela pourrait effectivement créer de nouvelles fractures, mais aussi renforcer une forme de complicité entre adolescents. Pour reprendre l'expression d'Hannah Arendt, on pourrait assister à une nouvelle forme de « tyrannie de la majorité ».

À mon avis, des formes d'initiation vont apparaître entre jeunes : « Regarde, j'ai trouvé un réseau social qui n'est pas interdit. Viens, on s'y retrouve mercredi soir. » Les adolescents vont alors créer leurs propres réseaux informels, avec leurs propres normes. Le risque, c'est qu'ils deviennent aussi prisonniers du secret. Ils ne pourront plus en parler à leurs parents, puisqu'ils enfreindront la loi. Cela pourrait favoriser de nouvelles formes de domination entre jeunes, sans possibilité de demander de l'aide aux adultes.

Cortex Média : Voyez-vous tout de même un aspect positif à cette interdiction ? 

MD : En théorie, oui. Si je décidais de vous harceler aujourd'hui, je pourrais le faire avec un compte Instagram. Vous pourriez me bloquer et me signaler, mais je pourrais ensuite recréer un compte avec une autre adresse mail ou un autre numéro de téléphone. Avec une identité unique permettant d'accéder aux réseaux sociaux, ce type de récidive pourrait être limité.

Mais cela reste théorique. Cela suppose que seuls les réseaux sociaux concernés par l'interdiction soient utilisés. Si les utilisateurs se tournent vers des plateformes qui échappent complètement au dispositif, cette protection ne fonctionnera plus.

Cela peut aussi limiter les usurpations d'identité, empêcher plus facilement la récidive et faciliter la traçabilité de certains contenus. Je pense notamment aux problèmes de diffusion d'images pédopornographiques entre jeunes. De ce point de vue, cela peut présenter un intérêt, à condition qu'il n'y ait pas de contournement.

Nous verrons dans quelques mois, ou années, les résultats de cette interdiction. Sachant que cette mesure s'accompagne d'une autre règle : l'interdiction des téléphones portables au lycée. Dans notre enquête menée en 2023 en Île-de-France, 30 % des élèves de troisième déclaraient utiliser leur téléphone quotidiennement dans leur établissement, alors même que c'était interdit.

Propos recueillis par Ophélie Barbier.

Ophélie Barbier
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