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Femmes, handicap et violences : « Pour une personne dépendante d’un aidant, dénoncer les violences est difficile »

Publié le
02.10.2026

Chantal Rialin est la présidente de l'association Femmes pour le dire, femmes pour agir (FDFA), fondée en 2003 par Maudy Piot. FDFA oeuvre pour la visibilité et la dignité des femmes en situation de handicap avec pour crédo :  « chaque femme, quelle que soit sa singularité, doit pouvoir vivre libre, respectée et être actrice de sa vie. » En 2015, FDFA ouvre sa ligne d'écoute nationale au 0140470606 (informations complémentaires à retrouver au bas de cette page) afin d'écouter, soutenir et orienter les femmes en situation de handicap victimes de violences.

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Alors que la proposition de loi intégrale sur les violences sexuelles et sexistes doit être débattue à l'Assemblée nationale à partir de ce 1er octobre 2026, Chantal Rialin revient sur l'ampleur des violences auxquelles sont confrontées les femmes en situation de handicap et les femmes en situation de maladie invalidante.

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Cortex Média : Combien de femmes en situation de handicap sont victimes de violences aujourd’hui, selon votre rapport d’écoute 2025 ? Et quelle tranche d'âge est la plus concernée ? 

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Chantal Rialin : Tout d'abord, concernant le nombre de personnes en situation de handicap en France, on l’estime aujourd’hui entre 14 et 18 millions. Nous n’avons pas de chiffres précis, notamment parce qu’on ne souhaite pas créer de registre recensant les personnes handicapées. Mais on estime qu’environ 52 % de ces personnes sont des filles ou des femmes, tous âges confondus.

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Les femmes qui nous contactent ne représentent qu’une toute petite partie des violences faites aux femmes. Pour FDFA, en 2025, 350 femmes ont fait l’objet de l’ouverture d’une fiche sur notre ligne d’écoute. Il faut rappeler un chiffre essentiel : quatre femmes sur cinq en situation de handicap ont été ou seront, au cours de leur vie, victimes de violences.

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Sachant que nous ne sommes pas habilités à suivre de mineures, les femmes qui nous contactent ont entre 18 et 96 ans. La tranche d’âge dont nous recevons généralement le plus d’appels se situe entre 35 et 50 ans. Mais il peut y avoir des variations, puisqu'après le Covid, nous avons constaté davantage d’appels de femmes âgées de 45 à 65 ans. Elles s’étaient retrouvées à domicile avec leur conjoint dans un contexte très difficile.

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Nous recevons aussi des appels de femmes de plus de 65 ans, notamment au moment de la retraite. Les deux conjoints se retrouvent alors ensemble 24 heures sur 24 et, dans certaines situations, cela peut devenir très compliqué. 25% des femmes victimes de féminicide au sein du couple ont plus de 60 ans, on les oublie souvent.

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Cortex Média : Quelles sont les formes de violences auxquelles les femmes qui vous contactent sont le plus souvent confrontées ?

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CR : Avant 45 ans, nous retrouvons souvent des violences sexuelles. Elles existent aussi après cet âge, bien entendu, mais elles concernent majoritairement les femmes les plus jeunes parmi celles qui nous contactent. Nous rencontrons également des violences physiques, verbales, psychologiques et nous constatons une augmentation des violences économiques et financières.

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Il y a des violences médicamenteuses ; un proche peut ne pas donner un médicament à une personne handicapée qui en a besoin et la laisser dépérir. Et je pense également à la violence alimentaire ; il s’agit de priver une personne de nourriture. Avec la baisse du pouvoir d’achat et les difficultés économiques de certaines familles, il peut arriver que l’argent de la personne handicapée soit utilisé pour nourrir le reste du foyer, tandis qu’elle-même n’aura accès qu’à ce qu’il restera ou à ce que l’on pourra lui donner.

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Cortex Média : Comment ces violences économiques et financières se manifestent-elles ?

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CR : La déconjugalisation de l’Allocation aux adultes handicapés, en octobre 2023, a permis aux femmes d’avoir une plus grande autonomie. Cela implique que les revenus du conjoint ne sont plus comptabilisés dans le calcul de l’allocation aux adultes handicapés (AAH). Mais, dans la pratique, le système peut parfois être détourné.

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Dans certains couples habitués à fonctionner avec un compte commun sur lequel arrive tout l’argent, faire la démarche pour que madame dispose réellement de son propre argent n’est pas évident. Certains conjoints disent : « Elle perd tout le temps sa carte bancaire », « elle ne sait pas gérer son compte ». L’argent finit alors par être versé sur un compte commun auquel la femme n’a parfois même pas accès. Certains vont jusqu’à dire à la CAF que madame ne sait pas gérer son argent ou qu’elle n’a pas ses papiers et ne peut donc pas retirer elle-même de l’argent.

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Il existe également des détournements financiers directement sur les comptes des personnes handicapées. Ils peuvent être commis par la famille ou par certaines personnes présentes dans leur quotidien. Cela peut être ponctuel ou régulier, parfois pour de toutes petites sommes. Je pense notamment aux aides à domicile ou aux membres de la famille : un parent qui vit avec son enfant handicapé adulte percevant l’AAH par exemple, où les enfants d’une personne handicapée qui utilisent sa carte bancaire pour acheter certaines choses sans son consentement. Nous avons même reçu des témoignages de cas dans lesquels des chèques disparaissaient.

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Cortex Média : Qui sont généralement les auteurs des violences vécues par les femmes en situation de handicap ? 

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CR : Dans une majorité de situations que je constate, il s’agit souvent des conjoints. Dans environ 10 à 15 % des cas que j’observe, il peut s’agir des enfants. Dans 10 à 15 % des cas également, cela peut être les parents qui vivent avec la personne handicapée et estiment qu’elle doit financer une partie des dépenses du foyer. Plus rarement, cela peut concerner d’autres personnes de l’entourage ou des aidants familiaux. Il n’existe pas de chiffres nationaux sur ce sujet.

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Ce sont des proportions que j’ai moi-même pu constater à travers notre activité. Il n’existe pas de chiffres nationaux, parce qu’on ne s’occupe pas suffisamment des personnes handicapées. Nous savons qu’un certain nombre sont sous protection juridique, nous savons qu’elles vivent parfois dans leur famille, mais nous manquons profondément de données et d’attention sur ces situations. Les personnes handicapées sont très peu visibles. On parle beaucoup d’elles lorsqu’il est question de ce que le handicap coûte, mais lorsqu’il s’agit de les aider concrètement et correctement, c’est beaucoup plus problématique.

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Cortex Média : Dans quels lieux les violences envers les femmes handicapées sont-elles le plus souvent commises ?

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CR : Très souvent à la maison, soit au domicile de la personne, soit parfois au domicile de ses enfants. Mais des violences peuvent aussi avoir lieu dans les établissements accueillant des personnes handicapées ou à l’hôpital. Dans le secteur de la santé, le manque de personnel peut entraîner des situations de maltraitance. Les toilettes sont effectuées à la va-vite, les personnes ne doivent pas « râler », on les nourrit comme on gave des oies...

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Il y a également la question des protections urinaires ; lorsqu’une personne est souillée et qu’elle devrait être changée mais que le personnel doit, au même moment, assurer le service des repas, elle peut rester dans sa protection souillée pendant des heures. Pour moi, cela constitue une maltraitance et une violence. Ce n’est pas partout pareil mais malheureusement, ce sont des situations que nous entendons encore régulièrement à travers les témoignages qui nous remontent chez FDFA.

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Cortex Média : Lorsqu'une violence se produit au domicile, elle doit aussi être beaucoup plus difficile à détecter.

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CR : Oui. Quand cela se passe à la maison, on ne le sait pas immédiatement. Qui passe au domicile ? Il peut y avoir les enfants, les parents, une infirmière ou une aide à domicile. Mais cette personne va-t-elle forcément voir que la personne handicapée a été maltraitée ou qu’elle a reçu des coups ? Et surtout, la personne qui subit les violences ne va pas forcément en parler, notamment parce qu’elle a peur des représailles. Elle peut se dire que si elle dénonce quelque chose, on ne s’occupera plus d’elle ou qu’on décidera de la placer en maison de retraite, en Ehpad ou dans un établissement. Beaucoup de personnes ne parlent pas précisément parce qu’elles ont peur des conséquences.

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Il y a aussi la question des apparences : ce qui se passe dans la famille ne doit pas sortir à l’extérieur. Un médecin ou une infirmière peut parfois remarquer quelque chose, mais si la question est posée à la personne censée s’occuper de la victime, elle peut répondre : « Mais non, elle raconte n’importe quoi », « elle tombe toute seule ». La parole de la personne handicapée est constamment rabaissée. Pour une personne dépendante d’un proche ou d’un aidant, dénoncer les violences devient donc particulièrement difficile. C’est la triple peine : je suis une femme handicapée, j’ai besoin de l’autre, cet autre me maltraite, mais je ne peux rien dire.

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Cortex Média : Les femmes handicapées portent-elles plainte ? 

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CR : Pour une femme handicapée victime de violences, porter plainte reste toujours très compliqué. Il y a d’abord la peur de l’auteur des violences : « Si je porte plainte, quelle va être sa réaction ? Est-ce qu’il ne va pas me tuer ? » Il y a aussi la question du logement : si je pars de chez moi, où vais-je aller ? Est-ce que ma famille va vouloir m’aider ? Et il faut déjà pouvoir accéder physiquement au commissariat ou à la gendarmerie. Il y a évidemment l’accessibilité physique, mais aussi l’accessibilité numérique ; certaines personnes handicapées ne sont pas en mesure d’effectuer seules un dépôt de plainte ou une démarche en ligne.

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Il y a ensuite la question de l’accueil dans les commissariats. Qui va aider la personne ? Sera-t-elle accompagnée ou non ? Comment sera-t-elle reçue ? Cela dépend beaucoup des personnes présentes et de leur sensibilité. La police nationale et la gendarmerie disposent de formations sur les violences faites aux femmes et les violences intrafamiliales, mais la capacité à recevoir correctement une personne handicapée est essentielle. Selon le type de handicap, il faut davantage de temps.

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Cortex Média : Leur handicap peut-il conduire à remettre davantage leur parole en question ?

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CR : Porter plainte est déjà compliqué pour une femme valide, alors pour une personne en situation de handicap, les difficultés sont encore plus importantes. Selon le type de handicap, certaines femmes peuvent être considérées comme « hystériques » ou on peut penser qu’elles fabulent, on ne croit pas leur récit. C’est particulièrement compliqué pour les femmes ayant un Trouble du spectre de l’autisme, ou les femmes ayant un handicap mental. Environ 90 % des plaintes déposées pour des violences ou des maltraitances concernant des femmes en situation de handicap sont classées sans suite.

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Il existe beaucoup d'obstacles qui, accumulés, rendent extrêmement difficile la reconnaissance des violences vécues. Imaginez une femme victime de violences vivant en milieu rural. La gendarmerie se trouve à 25 kilomètres et il n’existe aucun moyen de transport. Comment va-t-elle déposer plainte ? Et même si elle trouve un moyen de s’y rendre, elle peut se demander : « Si quelqu’un me voit, qu’est-ce qui va se passer ? Qu’est-ce que les gens vont dire ? Et si les gendarmes viennent chez moi, que va-t-on penser ? » Dans les petits villages, tout le monde connaît tout le monde donc il y a aussi cette peur du regard des autres. Et c’est finalement assez similaire en ville : nous sommes plus nombreux, mais nous pouvons être tout aussi invisibles. La question est de savoir comment aller vers l’autre et demander de l’aide sans que cette démarche entraîne ensuite des conséquences encore plus graves.

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Cortex Média : Dans la proposition de loi intégrale contre les VSS, les femmes en situation de handicap sont identifiées comme un public particulièrement exposé. Il est proposé dans l'article 67 de la proposition de loi n° 3106 de permettre l’utilisation de la PCH (Prestation de compensation du handicap) pour certaines démarches juridiques liées aux violences. Que pensez-vous de cette proposition ?

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CR : La première chose à rappeler, c’est qu’il faut déjà être éligible à la PCH, cette aide financière qui permet de couvrir les dépences liées à la perte d'autonomie d'une personne handicapée. Elle concerne l’aide humaine, l’aide technique, le transport ou encore l’aménagement du logement. À mon sens, la PCH ne devrait pas servir à financer des démarches juridiques. C’est à l’État de mettre en place un dispositif permettant de financer cette aide ou de créer une allocation spécifique pour les démarches juridiques liées à la justice. Cela ne devrait pas empiéter sur la prestation de compensation du handicap, qui est déjà bien en deçà de ce qu’elle devrait être.

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Ce n'est pas à la PCH de prendre en charge le coût des démarches juridiques. On pourrait, par exemple, imaginer au sein de chaque tribunal un pôle spécifiquement chargé d’aider les personnes en situation de handicap ; des étudiants en droit pourraient participer à cet accompagnement. Aider les personnes handicapées à remplir un dossier, à formuler correctement leurs demandes et à comprendre les démarches. Cela leur permettrait aussi, dans leur formation, de mieux comprendre les difficultés auxquelles les personnes handicapées sont confrontées. Aujourd’hui, j’estime que la solidarité de la justice envers les personnes handicapées est quasiment inexistante.

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Une personne handicapée a certes une différence, mais elle a aussi des compétences. Il faut travailler à partir de ses compétences. Il faut prendre le temps nécessaire pour lui expliquer les choses. Et il ne faut pas expliquer uniquement à la personne qui l’accompagne : il faut s’adresser directement à la personne handicapée. Prendre un peu de temps, c’est remettre de l’humain dans le travail quotidien, c’est l’affaire de tous. Cette question du vivre-ensemble m'inquiète, notamment vis-à-vis de ce qu'il se passe dans certains pays avec la montée des extrêmes. En Allemagne, après les élections régionales en Saxe-Anhalt, le parti politique de l’AfD a annoncé vouloir mettre fin à l’inclusion et séparer les enfants handicapés des autres. Cela rappelle de très graves périodes de l'histoire.

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Vous êtes une personne en situation de handicap ou en situation de maladie invalidante et vivez des violences, vous avez besoin d’échanger avec une personne ressource, contactez la ligne Ecoute Violences Femmes Handicapées de FDFA au 0140470606. Si vous ne pouvez pas contacter la ligne téléphonique, vous pouvez envoyer un mail à ecoute@fdfa.fr
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Contactez également les Communautés 360, plateformes d’accueil qui vous permettent de trouver des solutions au plus proche du territoire où vous habitez au  0800 360 360 (les Communautés 360 sont un réseau de professionnels et un dispositif public d'accompagnement de proximité destiné aux personnes en situation de handicap et à leurs aidants).
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Ophélie Barbier
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