Boris Callen , directeur général de Mona Lisa, association engagée contre l'isolement des aînés, décrypte un phénomène qui touchera un million de personnes d'ici 2030.

J'aimerais qu'on définisse un peu cette personne qu'on qualifie de « personne âgée ». En fait, qui c'est ?
C'est très difficile. Je dirais que c'est un être humain. La personne âgée ne veut rien dire en vrai. Tout le monde est une personne, quel que soit son âge, et tout le monde est âgé d'un certain âge. C'est un peu une logique de féminisation : ne pas nommer les choses. On utilise beaucoup de mots pour désigner ces personnes, seniors, troisième âge, quatrième âge, anciens, aînés. On voit bien qu'on a une difficulté à nommer les choses.
Est-ce que c'est une richesse pour notre société d'avoir beaucoup de personnes âgées ?
Bien sûr. C'est d'abord le signe de notre réussite. L'espérance de vie aujourd'hui est absolument inédite : les hommes atteignent un peu plus de 80 ans, les femmes 85 ans. Au milieu du XVIIIe siècle, c'était 25 ans. Woody Allen le disait en paraphrasant Sainte-Beuve : « Vieillir ne me dérange pas, c'est le seul truc qu'on ait trouvé pour pas mourir jeune. »
À partir de quand a-t-on commencé à catégoriser les personnes âgées ?
C'est le rapport Laroche, en 1962. C'est le premier rapport qui objective la situation des personnes âgées et qui enclenche des lois, des réponses en termes de politique publique. Au début du XXe siècle, les personnes très pauvres n'avaient pas de sécurité sociale, pas de retraite, elles finissaient à la rue, dans les hôpitaux psychiatriques, dans les mouroirs. C'était un vrai sujet de dignité. Mais c'est aussi à partir de là qu'on a cristallisé une catégorie sociale.
Existe-t-il vraiment une guerre des générations ?
Dans le réel, on ne voit pas de guerre de générations. Quand vous parlez à un jeune de ses grands-parents, il les aime, la plupart du temps. On peut la construire théoriquement, mais dans la vie quotidienne, elle n'existe pas vraiment. Le dispositif des retraites est un dispositif de solidarité intergénérationnelle, quelque chose d'extrêmement vertueux dans son principe
Ça se passe différemment dans d'autres cultures ?
En Occident, on a une vision très linéaire : on naît, on fait son chemin, ça s'arrête. La Chine traditionnelle, elle, pense en cycles, les cycles des générations, des saisons. Pour eux, la personne âgée en fin de vie n'est pas au bout d'une ligne, mais à la fin d'un cycle qui va reprendre. Et fait intéressant : la langue chinoise n'a pas de verbe « être ». Impossible de dire « j'ai été », « je suis », « je vais être ». Ils sont dans un flux de devenir permanent — ce mouvement fluide génère une vision du temps radicalement différente.
Comment définiriez-vous l'isolement ? Peut-on être isolé tout en étant entouré ?
L'être humain est un être de relations, un être social. Quand le bébé arrive au monde, il est immédiatement dans l'altérité. Si on ne s'occupe pas de lui, il meurt. Les bébés non aimés se laissent mourir, c'est documenté. On l'a vu dans les orphelinats roumains sous Ceaușescu : des enfants nourris, hydratés, mais qu'on ne regardait pas, ne touchait pas, n'aimait pas.
La solitude est donc physiologique ?
Absolument. La relation de qualité avec quelqu'un n'est pas un supplément d'âme, c'est un besoin vital. De la même façon que si vous ne buvez pas ou ne mangez pas, ça vous met en souffrance. La solitude subie est physiquement désagréable. L'être humain a besoin de compter pour quelqu'un, d'être reconnu dans le regard de l'autre. Et symétriquement, il a besoin de sentir que quelqu'un compte sur lui. Pas seulement être aidé, mais être utile aussi.
Quelle est la différence entre ce que peut faire l'État et ce que peuvent faire les citoyens ?
L'État a pour mission de soutenir les personnes les plus vulnérables, via les conseils départementaux et les politiques publiques. Mais en parallèle, il faut un mouvement citoyen qui affirme que les êtres humains ont leur dignité à tous les âges, quel que soit leur état, et qu'ils font toujours partie du collectif. Les bénévoles ne prennent pas la place des professionnels — une aide à domicile a 30 minutes, un plan à suivre. Ce n'est pas le même rôle. La question, c'est comment on articule ces deux dimensions.
Est-ce que cette présence citoyenne a un impact mesurable sur les patients ?
Oui. L'articulation entre professionnels, bénévoles et proches a augmenté la qualité globale de l'accompagnement. Et ça va même jusqu'à la douleur physique : une migraine est moins forte quand on est avec quelqu'un que quand on est seul, on ne la vit pas de la même façon. C'est ce que Mona Lisa reproduit à l'échelle d'un quartier, d'une ville. La société dit à la personne âgée : « Vous êtes importants pour nous. Vous êtes dignes. Et donnez-nous de votre expérience, de votre vécu. »
Retrouvez l'intégralité de l'interview de Boris Callen dans notre émission empreinte




