The Bigamist / Ida Lupino
Avec le film The Bigamist (titre français : « Bigamie »), réalisé en 1953, Ida Lupino poursuit son exploration des thématiques féminines et conjugales.
Le film débute par le portrait d’un couple, Harry et Eve Graham (celle-ci jouée par Joan Fontaine) qui entame des démarches d’adoption d’un enfant. Très vite, une tension est palpable, une menace plane, et le film dramatique en N&B prend aussi des accents de polar, grâce à la musique et au suspense qui s’instaure dès les premières scènes de l’enquête de moralité devant être menée sur les futurs parents.
L’intrigue se dénoue assez rapidement lorsque l’enquêteur, M. Jordan, découvre la double vie de Harry : d’une part à San Francisco, avec sa femme Eve qui, depuis qu’elle a su qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant, se consacre à corps perdu au travail et délaisse son couple ; d’autre part à Los Angeles, avec Phyllis (jouée exceptionnellement par Ida Lupino elle-même) dont il finit par avoir un bébé.
Commence alors un long récit en voix off, du mari à l’enquêteur, pour expliquer l’origine de cette situation inextricable. De film noir, The Bigamist devient alors aussi un film intimiste, qui observe avec finesse les aléas de la vie de couple, la solitude respective et la fragilité qu’elle peut engendrer, la disponibilité aussi, pour accueillir un nouvel amour quand plus rien n’a de sens. Les séquences romantiques alternent avec les passages nerveux et angoissants, le mari s’enfonçant toujours plus dans le double mensonge, déchiré entre ses deux vies.
On retrouve ici le regard lucide d’Ida Lupino. Du reste, le personnage de Phyllis pourrait se confondre avec la cinéaste. Il faut souligner la modernité du premier dialogue de cette femme avec son futur amant, où toute mièvrerie est absente, ainsi que le clin d’œil ironique de leur lieu de rencontre : un bus touristique qui fait découvrir les villas des stars hollywoodiennes. Désabusée, critique, voire cynique, Phyllis est sans concession par rapport aux diverses tentatives de séduction. Ne dira-t-elle pas, quand Harry la raccompagne devant chez elle : « c’est pas comme chez Barbara Stanwyck mais c’est près du boulot » ! La réalisatrice ne manque pas d’humour non plus quand elle attribue au couple le travail de gestion d’une entreprise de congélateurs… car c’est bien de « sentiments congelés » du couple dont il s’agit, ce qui va donner à leur vie un tour indésirable...
Phyllis / Ida Lupino est celle qui dessille les yeux de Harry / du spectateur, qui enlève les illusions et démasque la réalité (sur le restaurant chinois où elle est serveuse : « c’est notre seul plat chinois », ou encore : « vous savez, le chop suey est une invention américaine »). Une femme blessée qui s’est endurcie.
La bigamie étant condamnée par la loi, le film se « termine » par le procès en cours du mari, qui devra soutenir financièrement les deux femmes, mais celles-ci sont laissées à leur libre choix, de le revoir ou non.
Ida Lupino n’est pas moraliste et ne juge pas, elle donne à voir un drame de la vie sans manichéisme mais en s’attachant à observer les sentiments complexes des protagonistes. Le personnage de Harry devient touchant dans sa sincérité et dans son ambivalence qu’il subit plus qu’il ne choisit. Les femmes trompées ne sont pas seulement portées par leurs sentiments douloureux, mais aussi des femmes indépendantes, réfléchies et déterminées. Trahies, certes, mais ni passives ni soumises.


.png)
.png)