"Sous la couette"
La chronique de Cortex.Une série de récits intimes, provocateurs juste ce qu’il faut, toujours chaleureux.
Désir, couple,parentalité : quand le handicap bouscule et vient interroger les normes les plus ancrées.
Ici, chaque histoire part d’une vie réelle, d’une question parfois dérangeante, pour explorer ce qui se joue loin des discours officiels : les corps, les choix, les désirs et les trajectoires.
Pour ce septième épisode, la parole sans tabou de Jean-Luc, paraplégique depuis l'âge de 25 ans.
À 25 ans, victime d’un accident qui le rend paraplégique, Jean-Luc doit réinventer son rapport à la sexualité. 43 ans plus tard, il confie comment il a réappris à aimer avec un corps différent.

1. La phrase qui pique
« Quel est le handicap de votre compagne ? »
Dans l’imaginaire collectif, il y a encore cette idée qu’une personne en fauteuil roulant ne peut faire couple qu’avec une autre personne handicapée. Quand ce n’est pas le cas, c’est transgressif.
J’ai eu quelques relations tout à fait réjouissantes avec des femmes en situation de handicap, mais la perspective de partager ma vie avec une personne qui présente des incapacités est un cumul de difficultés qui m’a toujours freiné.
Par pragmatisme, je ne voulais pas ajouter une difficulté à une vie déjà compliquée, même si je sais que je suis facilement inflammable et que les défis m’attirent plus qu’ils ne me repoussent.
2. Le moment gênant
« Comment ça se passe au lit ? »
Je me souviens de la première fois où cette question nous a été posée, à mon épouse et moi, un jour d’automne. C’était dans les mois qui ont suivi ma sortie de l’hôpital. Un habitant de notre village s’arrête pour nous saluer. Nous échangeons poignées de main et salutations, puis je poursuis ma route tandis que mon épouse continue la conversation sur le trottoir. Quand elle me retrouve, elle me confie avoir été dérangée par sa curiosité. Ce monsieur était éleveur et faisait des inséminations. Son rapport à la sexualité et à la reproduction était peut-être différent. Cette curiosité, rarement formulée de manière aussi abrupte, revient souvent. Il faut être un peu entraîné pour la débusquer derrière des questions parfois détournées. Psychologue de formation, j’ai une lecture psychanalytique de ces réactions. J’ai compris que ma déficience réveille chez certaines personnes des angoisses de castration et elles cherchent à savoir si ça fonctionne encore, et comment. Je ne réponds pas forcément, considérant que ma vie sexuelle ne regarde que moi.
3. L'histoire
Un soir de printemps 1983. Après une dispute, Jean-Luc quitte la maison en colère et prend le volant. Il pleut. Aquaplaning. Sortie de route. Impact contre un arbre. Vingt jours de coma. Paraplégie. Ce n’est pas une rupture de la moelle épinière qui cause la paraplégie incomplète, mais l’opération réalisée en urgence pour consolider l’aorte cardiaque, sur laquelle une lésion a été repérée. Le jeune papa d’un garçon de deux ans souffle ses 25 bougies sur son lit d’hôpital, quelques jours après son réveil. Il lui faut alors tout réapprendre, y compris dans l’intimité.
« Mon épouse et moi étions de jeunes adultes, complètement démunis », se souvient-il. À l’époque, pas d’Internet, pas de conseiller vers qui se tourner. Les seules réponses viennent des pairs. « L’urgence était ailleurs ; il me fallait d’abord reprendre possession de mon corps », poursuit-il. Les difficultés conjugales, déjà présentes avant l’accident, sont amplifiées par des mois de rééducation et des années de reconstruction. Le couple se délite au bout de sept ans.
Des moments vibratoires
Plusieurs femmes en situation de handicap vont jouer un rôle important dans sa reconquête et partager avec lui des « moments vibratoires ». À l’hôpital, Sandrine, fraîchement accidentée, lui offre une première occasion d’explorer ces sensations nouvelles. Tous deux sont alors dans une grande confusion émotionnelle et corporelle, mais cette relation fugace rassure le jeune homme sur le fait qu’il peut encore désirer et être désiré. Avec une lésion médullaire, il doit « trouver d’autres voies d’accès aux plaisirs de la chair, cette chair maintenant sinon muette, du moins autrement sensible ». Des points insoupçonnés, comme le lobe de l’oreille ou le bout du nez, peuvent devenir des zones érogènes puissantes. De son expérience, l’extase peut également survenir par la seule imagination ou la rêverie, sans contact physique.
Une conversation joyeuse et confiante
Paula était étudiante en philosophie lorsqu’elle a été renversée par une voiture. Traumatisme crânien grave, plusieurs mois de coma, hémiplégie et troubles de la parole ; elle marche « à la façon d’un pantin désarticulé ». Jean-Luc se reconnaît en elle :
« J’ai eu avec Paula le sentiment de retrouver les moyens de tenir à nouveau une conversation sexuelle, une conversation corporelle joyeuse et confiante. Nos deux corps blessés se sont parlé naturellement, sans gêne ni peur de l’autre. »
Il partagera aussi une relation enrichissante avec une femme sourde et reste particulièrement frappé par l’aisance de son corps, qui s’exprimait intuitivement dans le mouvement et la langue des signes. Avec le recul, Jean-Luc identifie un manque encore plus profond : le toucher. Deux ou trois ans après son accident, un jeune homme l’aborde en lui posant naturellement la main sur l’épaule. Il réalise alors l’absence de contact corporel ordinaire, si ce n’est lors des soins. « Quelqu’un qu’on frôle dans un ascenseur, un bras que l’on saisit dans la rue… Autant de gestes anodins qui deviennent rares lorsqu’on est en fauteuil car il impose une distance entre moi et les autres, comme une carapace. »

Clémence, le long amour
Puis Jean-Luc rencontre Clémence.
« Je retrouvais les appréhensions de mes premiers ébats de jeunesse, l’innocence en moins », confie-t-il. Avec la femme aimée, ils apprennent à composer avec ce corps différent et retrouvent une vie sexuelle heureuse, satisfaisante sans être débordante, avec, comme dans toute relation, des périodes de bonheur et d’autres plus austères. Le couple envisage même d’avoir un enfant. Le projet n’aboutira pas. Une assistance médicale nécessaire a été engagée, sans être finalisée. Clémence est décédée en 2022 d’un cancer fulgurant qui l’a emportée en moins d’un mois. Jean-Luc l’a épousée dix jours avant son décès.
Aujourd’hui, à 68 ans, Jean-Luc refuse de penser la sexualité des personnes handicapées comme particulière. La surdité, la cécité, la trisomie 21 ou la paraplégie imposent des obstacles différents et des moyens différents de les contourner. Mais, selon lui, la libido reste fondamentalement la même. « Si l’on veut résoudre des problèmes, discutons plutôt du sujet de l’assistance sexuelle dédiée aux personnes handicapées, encore tabou en France. Là, il existe de vrais besoins et l’expression d’une véritable souffrance », revendique ce militant associatif, cofondateur du Groupement français des personnes handicapées (GFPH) et membre du Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH).
4. L'interview sans filtre
1. La sexualité des hommes blessés médullaires est-elle une préoccupation majeure pour eux ?
C’est l’une des premières questions qu’on se pose : « Est-ce que je vais pouvoir bander ? » En réalité, peu de réponses. Les médecins, en tout cas il y a 40 ans, n’en parlaient pas. Les seules informations se trouvaient dans des revues spécialisées et étaient cliniques. Avec Internet, c’est plus accessible, mais les infos utiles sont noyées dans un fatras de sites pornographiques au milieu desquels il est compliqué de s’orienter, notamment des sites « handiphiles », ces fétichistes qui mettent en scène l’attirance pour les corps handicapés. Heureusement, nous pouvions échanger entre pairs. Ce fut d’ailleurs l’objet de franches rigolades et de conversations aussi graveleuses qu’informatives.
2. La paraplégie a-t-elle un impact sur la fonction érectile ?
Oui, mais il existe tous les cas de figure. En général, lorsqu’il y a une section médullaire complète, la personne n’a plus que des érections réflexes. Elles ne sont pas liées au désir, mais à un mouvement réflexe ou à la stimulation d’une partie du corps, par exemple un pincement du périnée. Ces érections ne sont généralement pas de très bonne qualité. Il existe un produit, la papavérine, qu’on injecte dans la verge pour favoriser la fonction érectile, ou encore des dispositifs d’électrostimulation déclenchés à la demande. Ces techniques sont surtout conçues pour permettre la pénétration. Elles ne signifient pas nécessairement que la personne retrouve les mêmes sensations qu’avant.
3. Draguer en fauteuil roulant : mission impossible ?
Mission difficile, comme pour tout le monde. Il faut oser, créer un contact, saisir l’occasion, être drôle et prévenant. En fauteuil, les occasions sont multiples, dans les transports, la rue et les lieux publics, car de nombreuses personnes proposent spontanément leur aide. Pour séduire, il faut rapidement se sortir de cette relation aidant-aidé, par exemple en proposant son aide pour toute autre chose :
« C’est très gentil à vous mademoiselle, mais tout va bien, je vous remercie. Et moi, comment puis-je vous aider ? »
Ensuite, si je veux séduire, je dois me faire séduisant et éviter les pistes de danse et les lieux bondés en privilégiant les tables sous les tonnelles ou le bowling.
5. La punchline
« Explorateur privilégié de la réalité. »



