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Pandémie : Alain Fisher alerte sur l'état de la santé mondiale

Publié le
15.06.2026

À l'occasion de la publication d'un rapport de l'Académie des sciences sur les risques pandémiques mondiaux, le Professeur Alain Fischer revient sur les menaces infectieuses actuelles, le recul du multilatéralisme en santé et les dangers d'une idéologie anti science qui gagne du terrain, y compris en Europe.

©Simon Cassanas/Académie des sciences

Entre Ebola et le hantavirus, la menace des maladies virales semble omniprésente depuis le Covid. Comment l'expliquez-vous ?

Pour l'essentiel, nous en parlons davantage parce que nous les détectons mieux. Les moyens de surveillance sont aujourd'hui sans commune mesure avec ce qu'ils étaient il y a vingt ou quarante ans. Ce n'est donc pas nécessairement qu'il y a plus de poussées infectieuses, ni Ebola ni le hantavirus ne sont de nouvelles maladies. Beaucoup d'événements sont simplement passés inaperçus dans le passé, là où ils feraient aujourd'hui la une des journaux. Cela crée une impression d'augmentation de fréquence qui mérite d'être nuancée.


Cela dit, je ne peux pas affirmer avec certitude qu'il n'y a pas également une hausse réelle. Ce qui est sûr en revanche, c'est que l'échelle de temps de la détection a été considérablement raccourcie. Avec le Covid, un nouvel agent infectieux a été isolé, caractérisé et séquencé en moins d'un mois. Pour le VIH, il avait fallu quatre ans. Pour la grippe espagnole, la caractérisation complète du virus a pris cent ans. Aujourd'hui, on a la séquence d'un virus en quelques jours. Cela change radicalement notre perception de ces épisodes.


Y a-t-il objectivement plus de risques aujourd'hui ?
Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que les zoonoses, ces microbes essentiellement viraux d'origine animale, représentent une menace réelle. Et tout ce qui favorise les contacts entre animaux sauvages et êtres humains augmente mécaniquement ce risque. La déforestation, le commerce d'animaux sauvages, notamment en Chine, sont des facteurs souvent cités. Mais honnêtement, je ne suis pas certain que ces contacts soient significativement plus fréquents qu'il y a vingt ans. Si vous me demandez si nous courons plus de risques qu'avant, ma réponse sincère est : je ne sais pas.


Sommes-nous mieux préparés aujourd'hui à une future pandémie ?
Oui et non. Du côté positif : nous avons tous vécu un événement majeur, cette mémoire collective est précieuse. Des stocks stratégiques ont été constitués. Et surtout, la mobilisation scientifique et financière qui a permis de disposer d'un vaccin contre le Covid en un temps record est un précédent remarquable, si nous l'avons fait une fois, nous pouvons le refaire, et plus vite encore.


À l'échelle institutionnelle, il y a aussi des avancées : le programme européen HERA, et surtout le traité international sur les pandémies, élaboré l'année dernière, qui prévoit un partage immédiat de toutes les informations dès l'émergence d'un agent infectieux, ainsi qu'une cession gratuite de vingt pour cent des outils développés, vaccins, diagnostics, médicaments, aux pays les plus pauvres. Un accord raisonnable, bien meilleur que ce qui s'était passé avec le Covid, où ce pourcentage était de zéro.


Mais ce traité n'est toujours pas signé. Les États-Unis n'ont pas donné leur accord. Aucun pays ne l'a ratifié. Les négociations traînent. Et par ailleurs, nous sommes dans un contexte de réduction très significative des budgets d'aide au développement, aux États-Unis en premier, mais aussi en Europe. En France, la dotation publique à l'AFD a été réduite de 40 %. Mécaniquement, cela affaiblit les capacités de surveillance microbiologique mondiale. C'est l'aspect négatif.


Dans quel état d'esprit êtes-vous face à cette situation ?
Je suis préoccupé. Les pays les plus riches ont clairement d'autres priorités en ce moment, on le comprend avec les investissements militaires en Europe, mais les conséquences sont concrètes. L'arrêt du programme USAID, par exemple, se traduit par des millions de personnes en Afrique subsaharienne qui ne bénéficieront plus de traitements contre le VIH. Des programmes ont déjà été interrompus. Et à la place du multilatéralisme, les États-Unis développent des accords bilatéraux purement transactionnels : aide conditionnée à l'achat de produits américains, accès aux données de santé, voire accords préférentiels sur les matières premières et les terres rares. C'est un système qui va à l'encontre de toute logique de bien public mondial.


L'Europe suit-elle la même logique ?
Elle n'est pas aussi caricaturale, mais elle va dans le même sens. Tous les grands pays européens ont réduit leur aide au développement, et certains s'orientent eux aussi vers des approches bilatérales. Ce n'est pas une question idéologique au sens trumpien du terme, c'est davantage une question de contraintes budgétaires et de rééquilibrage vers les dépenses militaires. Mais le résultat, pour la santé mondiale, est le même.


La montée des idéologies antivax vous inquiète-t-elle en Europe ?

Oui, et l'impact est double. Direct d'abord : aux États-Unis, le financement public de la recherche sur les vaccins à ARN messager et sur le VIH a été drastiquement réduit. Or, les principales innovations dans ce domaine viennent très largement des États-Unis. Si ces recherches ralentissent, tout le monde en pâtit.
Mais l'impact indirect me préoccupe davantage encore. L'idéologie trumpienne exerce une influence réelle dans plusieurs pays européens, on l'a vu en Hongrie, en Pologne, en Italie. À l'été 2025, le ministre de la Santé italien a tenté de recomposer entièrement le comité chargé des recommandations vaccinales en y nommant des figures antivax. Les scientifiques italiens ont réagi vivement, et le gouvernement Meloni a finalement fait marche arrière. Mais la tendance existe. Et elle existe en France aussi. Si demain nous avions un gouvernement s'inspirant de cette idéologie, nous pourrions voir reculer les politiques de vaccination, avec des conséquences sanitaires très sérieuses.


Comment expliquer que cette idéologie s'en prenne précisément à la santé publique ?
Parce que c'est fondamentalement une idéologie libertarienne : la primauté de l'individu sur le collectif. La vaccination, même si elle protège l'individu, est avant tout un acte de protection collective. Ça ne parle pas aux libertariens. Et comme ce cadre de pensée séduit une partie de la population, on construit autour des vaccins tout un récit sur leur dangerosité supposée. C'est une logique cohérente avec ses propres prémisses, même si elle est profondément contraire à l'intérêt général.


Votre rapport plaide pour que la santé mondiale soit traitée comme un bien public mondial. Le gouvernement français est-il à la hauteur de cet enjeu ?
Sur le plan des convictions, je pense que nos gouvernants comprennent l'importance du multilatéralisme en santé. Mais ils font face à des arbitrages politiques et budgétaires qui font que la contribution de la France à ce bien commun est en recul. Ce n'est pas idéologique, c'est pragmatique. Mais le résultat est le même.
Sur la question d'une politique de santé commune européenne, il faut être honnête : la santé ne figure pas dans les prérogatives de l'Union européenne. C'est considéré comme relevant de chaque État. Il existe néanmoins des outils positifs : l'Agence européenne des médicaments, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, et l'expérience de l'achat groupé de vaccins pendant le Covid, qui a été un succès. Mais nous manquons d'une structure commune de financement de la recherche en santé, comparable à ce que les États-Unis font avec l'ARPA-H. C'est un manque criant, et là aussi, cela demande des investissements qui ne sont pas au rendez-vous.


Quel est le message central de votre rapport ?
C'est une alerte. Notre point de départ était d'analyser les conséquences de la politique de l'administration Trump. Mais en avançant, nous avons constaté que le problème est plus large. Nous alertons sur une double régression : financière d'un côté, multilatérale de l'autre, dans la façon dont le monde aborde les risques infectieux. En tant que scientifiques, notre rôle est de faire ce diagnostic. Nous ne pouvons pas décider à la place des politiques. Mais nous considérons qu'il est de notre devoir de sonner l'alarme, auprès de la communauté scientifique, des médecins, et de l'opinion publique.


Les enfants sont-ils les grandes victimes oubliées de ces crises sanitaires mondiales ?
Absolument. Des projections publiées l'an dernier dans Nature estiment que les interruptions des programmes américains d'aide à la santé se traduiront par des hausses très significatives de la mortalité périnatale et infantile dans les pays d'Afrique subsaharienne. Les enfants de moins de cinq ans paient toujours le prix le plus lourd quand les systèmes de santé s'effondrent, avec les personnes âgées et les plus vulnérables. J'ai bien peur qu'on soit amenés à en reparler.


Êtes-vous inquiet pour les prochaines élections présidentielles ?
Oui, très. À titre personnel, ce n'est pas une position de l'Académie des sciences, même si je pense que la grande majorité de mes collègues partagent cette inquiétude. Si le Rassemblement national devait gagner, dans mes domaines de compétence, la santé et la recherche, nous paierions un prix lourd. La suppression de l'Aide médicale d'État, par exemple, n'est pas seulement une mesure éthiquement inacceptable, c'est une aberration de santé publique : laisser des personnes atteintes de maladies infectieuses transmissibles sans soins, c'est mettre en danger l'ensemble de la population, y compris ceux qui réclament cette suppression. De même, restreindre l'accès des étudiants étrangers à nos universités, c'est fragiliser considérablement la recherche scientifique française. Ce sont des catastrophes annoncées.


Un dernier mot sur la relation entre scientifiques et décideurs politiques ?

C'est un sujet qui nous préoccupe profondément à l'Académie. Il ne s'agit pas de confondre les rôles : les scientifiques éclairent, les politiques décident. Une technocratie scientifique ne serait pas souhaitable. Mais la qualité de l'interface entre ces deux mondes est insuffisante, en France particulièrement. Les pays anglo-saxons, Canada, Grande-Bretagne, et avant Trump, les États-Unis avec leur chief scientific officer à la Maison Blanche, ont développé une véritable culture de l'expertise indépendante au service du politique. Ici, cette culture est peu développée. Le Covid a été, paradoxalement, un contre-exemple positif : le Conseil scientifique, puis le Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale que j'ai présidé, ont bien fonctionné avec le gouvernement. La cacophonie médiatique que l'on a perçue masquait une interaction scientifique-politique qui était, globalement, de qualité. Mais c'était une exception de crise. Il faudrait en faire la règle.

Benjamin Laurent
5 min

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