En 2023, Corinne, 54 ans, souffre d’une entorse au Lisfranc, une blessure très invalidante au niveau de sa cheville, provoquant une vive douleur qu’elle ne parvient pas à soulager. Au même moment, un petit bouton apparaît sur sa peau, en haut de son bras.
Une algodystrophie, une inflammation très forte dans l’articulation, se réveille dans le pied de Corinne. Elle ne peut plus exercer son métier et son médecin lui prescrit un arrêt de travail. « Sauf que je tournais en rond, sans trouver de solution pour aller mieux, donc j’ai changé de médecin », décide-t-elle, avant de contacter l’Hôpital Saint Joseph Saint Luc, dans l'espoir d'obtenir un avis médical.
Trois semaines plus tard, l’équipe de l’hôpital annonce à Corinne qu’elle est atteinte d'un mélanome. Elle est prise en charge immédiatement.
Composer avec la maladie
Avant d’apprendre le diagnostic de son mélanome, Corinne travaillait depuis un an en tant qu’agent de sécurité privée dans une tour près de Lyon, passant neuf à dix heures debout. En parallèle, elle répondait à des missions de sécurité dans l'événementiel, cumulant donc du travail de jour comme de nuit. « Un emploi nocturne nuit beaucoup à la santé, car on est davantage sensibles aux ultra-violets qu’une personne travaillant à l’extérieur ».
À cause du mélanome, Corinne doit recevoir des traitements toutes les six semaines, dont de l’immunothérapie en sous-cutané ; il lui devient impossible de tenir son ancien rythme de travail. Dans l'attente de sa demande de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) qui tarde à être traitée, Corinne est contrainte de changer d’emploi. En France, après un diagnostic de cancer, 92 % des personnes qui ont perdu leur emploi l'ont perdu dans les 15 mois qui ont suivi le diagnostic.
Elle devient vendeuse dans une boutique de maroquinerie située à Oullins, dans le Rhône, et fait part de ses problèmes de santé à son patron compréhensif, qu’elle connaît par ailleurs. La nouvelle salariée réalise ses soins médicaux le lundi, lors de son jour de repos, à l’hôpital Léon Bérard. Elle apprend, jour après jour, à composer avec sa vie personnelle, sa vie professionnelle et les contraintes liées à ses traitements.
« Parfois, je devais prendre une journée pour passer mes examens médicaux et je me suis retrouvée à utiliser mes jours de congés pour cela. C’est là où le bât blesse en France ; on n’est pas fichus d’organiser tous les rendez-vous d’un patient atteint d’un cancer le même jour. Ils sont répartis sur plusieurs semaines. »
Le difficile équilibre face aux épreuves de la vie
En février 2025, Corinne passe une mammographie et apprend qu’elle a un cancer du sein. En plus des contrôles qui concernent son mélanome, de nouveaux examens et traitements lui sont nécessaires. Elle subit une chirurgie conservatrice, qui consiste à retirer la tumeur avec une marge de tissus sains qui l’entourent, tout en conservant la majeure partie de son sein.
Ne souhaitant pas fermer trop longtemps la boutique dans laquelle elle travaille, Corinne prend seulement onze jours de repos. « À mon retour, mon patron venait m’aider pour nettoyer la boutique ou décharger des cartons. Je n’avais pas beaucoup de monde au magasin donc ça me permettait de me reposer car j’avais une grosse amplitude horaire. J’étais extrêmement fatiguée. »
Puis, de nombreux changements s’accumulent dans sa vie : après 17 ans passés dans le même logement, Corinne déménage. Deux mois plus tard, face à des difficultés financières, le commerce dans lequel elle est vendeuse doit fermer ses portes. Son médecin estime que son état de santé est trop fragile pour chercher un nouvel emploi.
Démarre alors son traitement en radiothérapie, destiné à freiner l’évolution de son cancer, mais Corinne s’effondre : « j’ai beaucoup pleuré le premier jour, j’avais trop de fatigue physique et morale. Et j’ai très mal pris le fait que le radiothérapeute me dise, ‘maintenant que vous êtes au chômage, vous allez enfin pouvoir vous reposer' ».
Corinne finit par recevoir sa RQTH* et est déclarée en invalidité par son médecin. En France, 1 personne sur 3 en emploi ne travaille plus deux ans après un diagnostic de cancer. Seulement 1 personne sur 3 au chômage retrouve un emploi dans les deux ans suivant le diagnostic.
Repenser le retour à l’emploi
« Je sais que je ne retrouverai jamais ma vie d’avant. Que je ne pourrai jamais redevenir agent de sécurité. C’est dur, car le milieu de la sécurité est très misogyne, sexiste et j’avais fait ma place là-bas en tant que femme. Puis, à 57 ans, on n’a plus envie de se battre pour un SMIC. On a envie d’autre chose, on ne veut plus se faire marcher dessus », lance Corinne avec force.
Aujourd'hui nombreux seraient les obstacles qui l’empêcheraient de retrouver un emploi « classique ». « Avec mes douleurs et ma fatigabilité, c’est dur de trouver un emploi adapté. Je fonctionne comme un portable avec une vieille batterie qui se décharge très vite. Le quotidien est très aléatoire ».
Si elle restait agent de sécurité, un réaménagement total de son poste de travail serait nécessaire, comme alterner régulièrement entre les positions assise et debout. Corinne aurait également besoin de bénéficier d'un emploi du temps qui ne la pénalise pas lorsqu'elle a besoin de réaliser ses soins aux quatre coins de la ville.
Du Centre Léon Bérard à l’Hôpital Saint Joseph Saint Luc, de la Clinique de la Sauvegarde à Confluence… pour chacun de ses scanners et échographies à passer, Corinne doit se déplacer dans des cliniques différentes face au manque de rendez-vous disponibles. Des trajets qui nécessitent parfois de prendre des jours de congés, ou des demi-journées, décomptées du temps de travail dans certaines entreprises, que certains employeurs demandent de rattraper.
« Je connais des malades qui ne peuvent plus faire leur suivi. C’est grave, c’est notre vie qui est en jeu ! ». Voilà une des raisons pour lesquelles Corinne appelle à faciliter l'emploi des personnes qui ne peuvent exercer leur métier à temps complet et à faciliter l'accès aux emplois à temps partiels.
En rencontrant La Niaque, une association qui œuvre dans le retour à l’emploi pour les personnes touchées par un cancer, Corinne a réalisé un bilan de compétences et envisage de devenir bénévole dans des structures aux combats qui l’animent. Un format d’action qui lui permettra d’agir avec liberté, sans emploi du temps restrictif ni contraintes incompatibles avec son état de santé.
Aujourd’hui, Corinne est en rémission pour son cancer du sein mais suit un traitement qui dégrade beaucoup sa qualité de vie. « Je sais que je n’ai plus la condition physique pour faire mon métier, c’est compliqué à accepter. Je n’ai toujours pas rendu mon costume d’agent de sécurité, d’ailleurs » ajoute-t-elle, décidée à tirer un trait sur son passé et à construire sa nouvelle vie.
Retrouvez la série audio Les femmes face au cancer réalisée par Cortex. Des témoignages recueillis dans le cadre d'une exposition photo organisée par La Fondation pour la recherche médicale, qui rend hommage aux femmes atteintes d’un cancer.
* RQTH : Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé

