Un singe en hiver / Henri Verneuil (1962)
Un singe en hiver est un film en noir&blanc de 1962 réalisé par Henri Verneuil. La distribution est prestigieuse : Jean Gabin, Jean-Paul Belmondo (leur seul duo cinématographique), Suzanne Flon, Paul Frankeur, Noël Roquevert.
Il est juste de dire qu’il s’agit d’une « comédie dramatique » car un glissement subtil s’opère tout au long du film, de la comédie au drame, même s’il garde un ton léger et humoristique.
L’histoire débute à Tigreville (en réalité Villerville), sur la côte normande, pendant les bombardements de juin 1944. On découvre peu à peu les protagonistes : Albert Quentin, ancien fusilier marin en Chine, Lucien Esnault, patron du café (les deux hommes ayant l’habitude de s’enivrer ensemble), Suzanne, l’épouse d’Albert. Tandis que l’armée allemande détruit le village, Albert et sa femme se terrent dans la cave de leur hôtel, il lui promet alors d’arrêter de boire s’ils sortent vivants de la guerre. Le personnage est donc tout de suite campé et la problématique est annoncée.
Promesse tenue pendant des années. Leur vie tranquille se poursuit quand débarque un jeune homme énigmatique, Gabriel Fouquet, qui prend une chambre chez eux pour un temps indéterminé. Les deux hommes vont peu à peu se confier et lier d’amitié, notamment en partageant leur mal de vivre et leur démon commun : l’alcool.
Gabriel – le Belmondo désinvolte dans toute sa splendeur – ne se remet pas de sa rupture avec Claire, qui vit à Madrid, et sublime son chagrin par une passion pour l’Espagne. Faux matador à la fois pathétique et magnifique, il n’assume pas ses responsabilités, comme celle de s’occuper de sa fille qui vit dans un pensionnat. Albert, bourru à souhait comme le Gabin que l’on connaît, se révèle peu à peu très attachant. Il mange ses bonbons depuis qu’il ne boit plus et rêve à sa jeunesse militaire sur les rives du Yang-Tsé-Kiang, l’époque de ses excès, sous les yeux de sa femme qui l’ennuie à force de le contrôler. À noter le personnage admirablement joué par Suzanne Flon, à une époque où de nombreuses femmes étaient cantonnées à ce rôle dépréciatif de l’épouse raisonnable qui attend et qui veille...
Vient le moment où Albert cède à la tentation, à force de frustrations et dans l’élan contagieux de son jeune camarade. Le film bascule alors dans une autre dimension, celle du délire et de la démesure. Les épisodes cocasses se succèdent, comme avec le personnage extravagant de « Landru » (joué par Noël Roquevert). Avec ces deux compères, la beuverie paraît moins pitoyable qu’épique, le duo d’acteurs Gabin/Belmondo fonctionne à merveille, renforcé par les répliques juteuses de Michel Audiard, qui a fait les dialogues du film. Jusqu’à l’inimitable feu d’artifice en pleine nuit dans le village, clin d’œil en version festive des explosions du début.
Le film se termine par un retour à l’ordre à la fois heureux et mélancolique : Gabriel retrouve sa fille et part avec elle ; Albert prend le train avec eux pour accomplir son devoir annuel, aller sur la tombe de son père, et reprend son abstinence, ainsi que sa vie monotone.
Le film a eu un grand succès à sa sortie, mais le ministère de la Santé a essayé de l’interdire, y voyant une apologie de l’alcool. Il sera finalement interdit aux moins de dix-huit ans.
Un singe en hiver est certes un classique du cinéma français mais c’est un film excentrique à sa manière. Film populaire qui ne se prend pas trop au sérieux, il réussit à distiller une poésie inattendue, une réflexion sur la médiocrité du monde, sur la fragilité du bonheur et la quête terriblement humaine de paradis artificiels.
C’est un film savoureux qui porte en lui une fantaisie teintée d’une ambiance douce-amère. Au fond, le vrai sujet du film n’est peut-être pas tant la maladie et la misère de l’alcoolisme, que l’amitié, le temps qui passe et le renoncement aux griseries de la jeunesse. Une réplique d’Albert/Gabin est à cet égard exemplaire : « Dis-toi bien que si quelque chose devait me manquer, ce ne serait plus le vin, ce serait l'ivresse ! ».


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