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Haine en ligne : un youtuber s'en prend à Éléonore Laloux, une élue de la république

Publié le
20.05.2026

Élue municipale à Arras et porteuse de trisomie 21, Éléonore Laloux est visée par une vidéo YouTube multipliant les propos humiliants. Une affaire qui interroge autant la banalisation de la haine en ligne que les limites de sa régulation.

"Je crois que c'est vrai. Ils ont élu maire, plusieurs  fois, une mongolienne (sic)".
Le 10 avril 2026, avachi dans son fauteuil, l’air goguenard, TeddyboyRSA s’en prend à Éléonore Laloux dans une vidéo diffusée sur YouTube, reprenant sans autorisation une interview filmée de L’Est Républicain.

Cette jeune femme de 40 ans avec trisomie 21 est élue conseillère municipale déléguée à la transition inclusive et au bonheur à Arras depuis 2020 -la première et la seule en France, à ce jour. Faite chevalière de l’Ordre national du mérite en 2021, cette pasionaria porte la parole des personnes handicapées jusqu'à la tribune de l'ONU, à Genève, en 2025. Depuis plusieurs années, elle s’impose comme l’un des visages les plus visibles de l’autoreprésentation des personnes avec trisomie 21. De l'étoffe des battantes qui bousculent les préjugés et les mentalités. A moins que...

Éléonore Laloux - DR

Livrés à la dérision
Durant six minutes, son détracteur crache son venin validiste, la ridiculise, enchaînant les vannes et les dénigrements : "C'est où Arras, c'est juste pour que je regarde où je dois pas aller en vacances", "C'est quoi le but ? Dire que la France c'est tellement de la merde qu'une mongolienne peut mieux gérer une ville que LFI (ndrl : La France insoumise)."

Qualifié par l'un de ses 47 000 abonnés de "génie de l'humour", il est présenté publiquement comme un vidéaste/streamer politique sur YouTube, se revendiquant lui-même royaliste et anti-républicain dans plusieurs prises de parole diffusées en ligne.

Il ajoute : "Je vous rappelle que les mongoliens et les déficients mentaux ont le même pouvoir que vous et peuvent voter." Une loi de 2019 a en effet permis de rétablir le droit de vote des personnes sous tutelles, un droit fondamental. À travers Éléonore Laloux, c’est toute la place des personnes handicapées dans l’espace public livré à la dérision.

Des followers complices
La plupart de ses followers cautionnent : "C'est juste un support de subventions", "C'est un genre de mascotte", "C'est vraiment un problème la démocratie", "la consanguinité du nord, ce n'est donc pas une légende". Plus rares sont ceux qui dénoncent des propos humiliants : "C'est pas cool car il lui manque de respect, ca me gonfle", "moi je felicite l'initiative sincerment (sic)", "C'est cruel".

Le père d'Eléonore, Emmanuel Laloux, président de l'association Down up qui milite pour les droits et la dignité des personnes avec handicap mental depuis quarante ans, a été alerté par une association locale partenaire. Ce qui le choque, c'est que "sous prétexte de liberté d'expression, on peut dire n'importe quoi. Et je suis sidéré par cette haine envers le handicap et toute forme de différence". Il a parlé de cette vidéo à sa fille sans la lui montrer, de peur qu'elle n'en soit affectée.

Déjà en 2020, dans le cadre de la campagne des élections municipales, la jeune candidate avait été victime de propos en ligne abjects, mentionnant qu'en d'autres temps elle aurait certainement fini dans une chambre à gaz. L'auteur, pourtant identifié, n'a jamais été condamné. "A quoi bon remettre cela entre les mains de la justice si elle laisse agir en toute impunité ?", se désespère Emmanuel Laloux.

Des moyens d'agir ?
Si le youtuber revendique un ton “clash humoristique”, les mots employés relèvent de l'atteinte à la dignité et participent à la circulation de stéréotypes discriminants sur les personnes handicapées intellectuelles. Dans un tel contexte, des recours existent...


Créée par le ministère de l’Intérieur, la plateforme pharos  centralise les alertes liées aux propos discriminatoires, menaces, incitations à la violence, usurpations d’identité et, plus largement, à toute forme de délit numérique. En lien étroit avec les services de police, elle a pour objectif d'accélérer le traitement des contenus toxiques et renforcer la protection des victimes.


Ce dispositif a récemment été consolidé par la création de l’Observatoire de la haine en ligne, piloté par l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, ex-CSA), qui contribue à une surveillance accrue des dérives numériques et à une réponse judiciaire plus efficace.

Le CNCPH en alerte

En mars 2026, le gouvernement franchit une marche supplémentaire. A l'initiative de l'Association des personnes de petite taille, un public lui aussi particulièrement ciblé par les propos dénigrants et victime d'humiliations, il publie un décret qui accorde au président du Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH) la possibilité de saisir la justice dans le cas d'une "utilisation d'une personne en situation de handicap portant atteinte à sa dignité, en provoquant la plaisanterie, la moquerie ou la dérision." Mais cette mesure semble pour l’instant limitée aux manifestations et spectacles ouverts au public, laissant les propos en ligne hors champ.

Après plusieurs signalements d’internautes, le youtubeur finit par comprendre qu’Éléonore Laloux n’est pas maire, mais conseillère municipale. Mais il maintient sa ligne d'attaque : "Ah oui bah dans ce cas là, je m'en fous, ils ont fait ça pour la com. Ça à la limite, pourquoi pas, elle peut mieux conseiller sur le handicap mental, surtout s'il y en a beaucoup dans le Nord".

Le plus inquiétant n’est peut-être pas qu’un homme se moque d’Éléonore Laloux. C’est que des centaines d’abonnés trouvent encore cela cohérent... et divertissant.

Image de compte YouTube Teddyboy RSA

Emmanuelle Dal'Secco
4 min

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