Des handicaps au cinéma
Il aura fallu 25 ans après le premier film cinématographique pour que le handicap apparaisse dans une fiction, Les deux orphelines, adaptation réalisée en 1921 par David Wark Griffith du mélodrame d'Adolphe d'Ennery et Eugène Cormon. Comment ne pas s'émouvoir des misères infligées à la jeune Louise et pleurer sur son sort ? Dès ce premier film, le ton est donné, les rôles assignés, les personnages handicapés représentés au cinéma sont des victimes que le public doit prendre en pitié. Si, depuis, cette conception n'a pas totalement disparu, la présence cinématographique des handicaps s'est diversifiée, traitant mieux au fil du temps de leurs problématiques et du quotidien de ceux qui les vivent.
Émouvoir et interpeller le public
Premier film marquant, Les lumières de la ville (City lights) a été réalisé par Charlie Chaplin en 1931 : le vagabond Charlot rencontre une jeune aveugle pauvre, vendeuse de fleurs dans la rue, il s'en éprend et l'aide. Un argument qui aurait pu être larmoyant, écueil contourné par l'humour et le burlesque des situations. La jeune aveugle recouvrera la vue et trouvera l'amour, marquant le début du traitement contrasté de la cécité au cinéma, qu'elle soit une caractéristique d'un personnage ou un argument symbolique (le noir, l'obscurité, l'obscurantisme, tout ce qu'on veut ne pas voir).
Un an plus tard, Tod Browning proposait dans Freaks le premier casting aux principaux rôles confiés à des acteurs handicapés, présentant un cirque employant, ou exploitant, des humains hors de la norme : lilliputiens et nains, homme sans jambes et femme née sans bras, des physiques déformés, altérés, incomplets. Mais des êtres vivants, sensibles, joyeux, amoureux, une plongée des spectateurs dans une docu-fiction rejetée à l'époque. Pourtant, ces « monstres de foire » faisaient recette dans les cirques et fêtes foraines, mais les accepter sur grand écran attendra la redécouverte du film dans les années 60, au point d'en devenir culte. Monstration ou réalisme sensible, chacun s'est fait ou se fera son opinion. Il est toutefois le premier long-métrage à rendre pleinement visibles des personnes réellement handicapées.
Édifiante, la vie de la sourdaveugle Helen Keller l'est assurément dans Miracle en Alabama, réalisé en 1962 par Athur Penn six ans avant la mort de l'héroïne, dont on ne sait pas si elle a visionné ce film. Une enfant sauvage d'un foyer bourgeois est éduquée par une institutrice tenace trouvant le déclic parvenant à créer la communication et sortir la fillette de son mutisme, la faisant tellement bien évoluer qu'Helen Keller devenue adulte accéda à l'université, milita pour le droit de vote des femmes et donna de nombreuses conférences publiques. Helen Keller était déjà au coeur d'un film muet de 1919 (Deliverance, de George Foster Platt), s'agirait-il du premier biopic sur une personnalité handicapée ? Côté France, il faudra attendre 2014 et le film éponyme de Jean-Pierre Ameris pour découvrir l'histoire de Marie Heurtin, née sourdaveugle 5 ans après Helen Keller. Et on cherchera en vain d'autres biopics, par exemple sur la vie de Louis Braille, inventeur en 1805 du système d'écriture par points en relief répandu dans le monde, et grand ignoré du cinéma mondial.
Un oubli qui concerne également le plus célèbre des citoyens handicapés, Franklin Delano Roosevelt, président des États-Unis d'Amérique du Nord de 1933 à 1945, pour deux raisons. D'abord, il a réussi à dissimuler les séquelles d'une poliomyélite contractée 11 ans avant sa première élection, secret gardé par la caste des politiciens et les médias américains au point qu'on ne connaît aucun film d'actualité le présentant en fauteuil roulant. Ensuite, parce que si ce président apparaît dans diverses reconstitutions historiques, aucun film biographique n'a été consacré au politicien handicapé moteur dont l'action a redressé l'économie de son pays après la crise de 1929, et l'a engagé en 1941 dans la Seconde Guerre mondiale dont les USA sont sortis grands vainqueurs !
Héros ou victimes de la société ?
La réalité sociale des personnes handicapées est peu ou mal exposée, leur vie étant généralement présentée sous l'angle de la pure fiction, rencontrant un succès public tels Forrest Gump de Robert Zemeckis en 1994, Rain Man de Barry Levinson en 1988 aux USA, Le Huitième Jour de Jaco Van Dormael en 1996 en France et Belgique ; si dans ce dernier le comédien trisomique Pascal Duquenne tient l'un des deux premiers rôles, cela ne lui a pourtant pas ouvert les portes, son environnement familial et médico-social ayant constitué un obstacle à une véritable carrière. Cette réalité sociale transparaît toutefois dans Né un 4 juillet (Oliver Stone, 1989), où le « vrai » soldat Ron Kovic revenu paraplégique de la guerre du Vietnam vit dans le dénuement : vétusté des hôpitaux militaires, soins dégradés et vie marginale. Jusqu'à ce que ces vétérans s'unissent et agissent, se rappelant publiquement au pouvoir fédéral pour obtenir droits et aides, prémices à une législation contraignante en matière d'accessibilité (Americans with Disabilities Act du 26 juillet 1990).
Les séquelles humaines de la guerre sont également au coeur de Voyage au bout de l'enfer (Michael Cimino, 1983), autre introspection de l'Amérique sur ses démons : revenu du Vietnam amputé des jambes et d'un bras, Steven, un ancien ouvrier doit sa survie à l'un de ses compagnons d'armes, Nick, qui a perdu la raison lors de leur détention assortie de tortures physiques et psychologiques lors desquelles il s'est imprégné du jeu morbide de la roulette russe, il finira par en mourir. La déchéance et la mort seraient-elles le sort obligé des soldats traumatisés dans leur corps et leur esprit ? On retrouve cette conception dans Million Dollar Baby (Clint Eastwood, 2005) où une jeune boxeuse devient tétraplégique lors d'un combat. Et là, tout lui est fermé par un scénario déconnecté des réalités, sans espoir, sa vie réduite à l'inutilité chez elle sans qu'elle puisse y mettre fin. Son entraîneur, joué par Clint Eastwood, y pourvoira ; acteur et réalisateur, aurait-il dans ce film mortifère adressé un message à la communauté des Californiens handicapés qui l'avait poursuivi en 2010 devant la justice pour l'inaccessibilité de son restaurant de Carmel ?
Paradoxalement, cette mort était réclamée en Espagne par Ramón Sampedro : tétraplégique en bonne santé, il ne trouvait plus de plaisir à vivre, sans pouvoir mettre lui-même fin à ses jours, ce qu'il a accompli en 1998 grâce à des tiers. Mar Adentro (Alejandro Amenábar, 2005) a ouvert en Europe le débat sur le suicide assisté et la fin de vie demandée, entraînant des législations dans plusieurs pays dont la France.
Autre miroir social, Moi, Daniel Blake (Ken Loach, 2016) plonge le spectateur dans l'horreur bureaucratique ordinaire. Un quinquagénaire souffrant de troubles cardiaques est déclaré inapte au travail par son médecin, et apte par le système d'évaluation britannique du handicap. Celle-ci était réellement, et est toujours, effectuée par questionnaire à choix multiple (oui-non-ne sait pas) exploité par un sous-traitant informatique, et selon le score, le demandeur peut percevoir une allocation d'invalidité. Refusée à Daniel Blake, il ne doit sa survie qu'avec la solidarité d'une famille voisine dont la mère est contrainte de se prostituer pour subsister, proteste publiquement ce qui lui vaut une condamnation en répression, va en justice et meurt au tribunal au moment d'obtenir ses droits.
Qui doit jouer ces rôles ?
Si le sujet est sensible aux États-Unis, où s'expriment davantage de comédiens et acteurs handicapés, la pression est nettement moindre en France où le débat reste à poser, d'autant plus que produire un film engage un budget important. Les financeurs demandent un retour sur investissement, conduisant à attirer le public en employant pour les premiers rôles des acteurs connus. C'est donc dans les seconds rôles qu'on peut trouver des acteurs handicapés, comme La famille Bélier (2014) en témoigne ; alors que la France ne manque pas de comédiens sourds de grand talent, ce sont les entendants Karin Viard et François Damiens qui incarnent les parents sourds, les deux acteurs sourds Luca Gelberg et Bruno Gomila jouant des seconds rôles. Des spectateurs sourds se sont d'ailleurs plaints de la piètre qualité de langue des signes du couple vedette. Confier à un acteur valide un personnage handicapé moteur peut d'ailleurs s'avérer catastrophique, comme dans Storytelling (Todd Solondz, 2001) où Leo Fitzpatrick n'est pas crédible dans le rôle d'un jeune homme infirme moteur cérébral.
L'impossibilité peut aussi tenir au scénario : dans La Symphonie Pastorale (Jean Delannoy, 1946), l’héroïne recouvre la vue, engager une actrice aveugle aurait posé problème. Mais cette impossibilité tient essentiellement au peu de comédiens et acteurs professionnels handicapés, à tel point que des réalisateurs lancent des castings ouvert au grand public, ce qu'avait fait en 2012 Nils Tavernier, pour De toutes nos forces sorti deux ans plus tard ; jeune infirme moteur cérébral, Fabien Héraud tient l'un des premiers rôles, une expérience sans lendemain même si elle l'a incité à travailler dans la communication. Mais avait-il incarné un rôle, ou simplement joué ce qu'il est dans la vie ?
Cette question est essentielle pour faire carrière. Homme nain, Piéral n'était pas seulement de petite taille, il incarnait les rôles très diversifiés qui lui étaient confiés. Venu au théâtre du fait d'une rencontre dans la rue, il a ensuite tourné dans des films de légende (Les visiteurs du soir, Notre-Dame de Paris, Cet obscur objet du désir...) aux côtés des acteurs les plus renommés. Mais la notoriété ne suffit pas : si Emmanuelle Laborit est la plus connue des comédiennes sourdes, obtenant un Molière du théâtre en 1993, elle a peu tourné pour le cinéma et c'est au théâtre qu'elle doit sa notoriété. Si le théâtre et la télévision se sont quelque peu ouverts aux comédiens handicapés, les portes du cinéma sont encore à forcer.
Laurent Lejard


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