Au Festival d’Avignon, Christian Gremaud, sourd, monte pour la première fois sur scène dans Mon frère, un spectacle intime et politique où il raconte son parcours en langue des signes, accompagné par la voix de son frère François. Entre humour, tendresse et colère contre les discriminations, les deux hommes livrent un plaidoyer lumineux pour une société réellement inclusive.
Sur la scène, comme dans la vie, Christian et François Gremaud sont frères. À Avignon, le premier, sourd, joue son propre personnage en langue des signes, tandis que son aîné lui prête sa voix dans un spectacle lumineux qui veut "secouer les consciences".
"Je risque d'être un petit peu bavard", prévient d'emblée Christian sur le plateau de "Mon frère", spectacle du Festival "in" qui se joue jusqu'à lundi.
Dans un décor sobre, cet homme de 49 ans raconte son histoire, depuis sa naissance et la découverte de sa surdité, son appétit de vivre mais aussi l'"étiquette" qu'on lui a accolée et à cause de laquelle il s'est trouvé "empêché par la société", discriminé dans sa scolarité, ses formations, son parcours professionnel.
Avec beaucoup d'humour et de justesse, il invite à se mettre à la place des personnes sourdes : ici moquant des agissements typiques des entendants, là en s'amusant à parler sans être traduit pendant deux minutes, avant de lancer "frustrant, hein ?"
Dans ce seul en scène, il raconte aussi l'histoire de la langue des signes, occultée pendant 100 ans après le Congrès de Milan de 1880 avant d'être réutilisée à partir des années 1970. Et revient sur la méthode orale avec lecture labiale, qui permet au mieux de "comprendre 20%" des mots.
À quelques mètres de lui, sur un côté de la scène, son frère François traduit toute la pièce. Un code éclairage, plus ou moins chaud, permet de distinguer les deux hommes, que deux ans séparent mais qui se ressemblent beaucoup.
"Je n'ai jamais joué sur scène face à un public, avec les lumières. Qu'est-ce que ça fait du bien de pouvoir être entendu! J'aime beaucoup ça!", raconte à l'AFP Christian, traduit grâce à une interprète en langue des signes lors d'un entretien en amont de la représentation.
"Je suis très heureux, j'aimerais que ce soit plus simple de pouvoir m'intégrer au sein de la société et qu'on ne me regarde pas avec un œil de pitié", ajoute-t-il, voulant "montrer que c'est possible de vivre ensemble".
"acte de résistance"
L'idée de créer cette pièce est née pour François Gremaud, metteur en scène depuis 20 ans, lorsque son frère a subi "il y a quelques années une injustice de plus". Ayant "la chance d'avoir un public qui me fait confiance, je me suis dit que j'allais lui laisser la place" sur scène, explique le co-fondateur de 2B company, qui vit à Lausanne.
"+Mon frère+ essaie de montrer combien nous-mêmes sommes invalides dans notre manière d'accueillir les différences. C'est sans doute mon spectacle le plus politique", c'est un "acte de résistance", ajoute l'artiste.
Formé en Suisse puis à Bruxelles, François Gremaud est connu pour ses formes en solo, les "conférences-spectacles", à l'instar de son "Phèdre !" (2018), "Giselle" (2021) et "Carmen" (2023).
"+Mon frère+ est aussi un acte d'amour", ajoute-t-il. "On essaie de mettre en partage la dimension lumineuse de ce que peut être une relation fraternelle lorsqu'elle est aussi amoureuse que la nôtre".
Christian, comédien néophyte, a été conseillé par les co-directrices de l'International Visual Theatre à Paris, qui l'ont aidé à travailler sa langue des signes "pour en faire une langue des signes théâtrale, sorte de prolongement poétique, artistique", indique François.
Quant à lui, son rôle sur scène est de veiller à un "travail de rythme pour que la langue française parlée se dépose au mieux sur le corps de Christian".
"Malheureusement, nous sommes dans des temps où les personnes à la tête de nos pays rendent tout vilain et tout laid. Très modestement, j'essaie dans mon théâtre d'être de ceux qui rendent aux choses leur beauté intrinsèque", dit-il.



