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Mobilité et vieillissement : trouver sa place dans l’espace public

Publié le
22.05.2026

L’accessibilité, c’est permettre à toutes et tous, en situation de handicap ou non, d’avoir accès à des services de manière autonome. Pourtant, pour les personnes âgées vivant en milieu urbain, trouver sa place n’est pas toujours facile. Thibauld Moulaert et Valkiria Amaya Huayta répondent aux questions de Cortex sur les rapports entre vieillissement, espace public et normes urbaines.

L’accès à l’espace public constitue un enjeu universel majeur de santé publique. C’est dans les zones urbaines que l’accessibilité se révèle plus complexe pour les personnes âgées : le flux permanent et la vitesse des déplacements contraignent parfois la cohabitation entre les âges. Au-delà de la question de l’aménagement urbain et des infrastructures pensées pour rendre la ville plus accessible aux aînés, il existe aussi un enjeu sociologique autour du rapport qu’entretiennent les personnes âgées avec leur environnement extérieur. C’est ce qu’ont étudié Thibauld Moulaert et Valkiria Amaya Huayta.

Les recherches de Thibauld Moulaert, sociologue spécialisé sur le vieillissement et maître de conférences HDR à l’Université Grenoble Alpes (UGA), sont nées d’un constat : “en sociologie du vieillissement, les recherches portent surtout sur le domicile, dont le maintien à la maison, les conditions de vie, le financement des aidants ou encore l’isolement des personnes âgées. Cela produit souvent une vision du vieillissement associée au ralentissement et à l’enfermement.”

En collaboration avec les enseignants-chercheurs Fatoumata Hane et Ibrahima Demba Dione, Thibauld Moulaert s’est intéressé à l’usage du banc public, un objet central pour réfléchir au rapport entre espace public et vieillissement. Leurs recherches ont été menées avec la doctorante Helen Klein à Grenoble et Chambéry, à travers l’étude de deux quartiers types – l’un central, l’autre plus périphérique – mais aussi dans deux quartiers de Dakar, au Sénégal. De son côté, Valkiria Amaya Huayta, post-doctorante en aménagement des territoires à l’UGA s’est intéressée à la relation qu’entretiennent les aînés avec la marche dans l’espace public, mode de transport le plus utilisé par cette population (projet ADAM sous la direction de Nicolas Vuillerme et Thibauld Moulaert).

Une femme âgée traverse un passage piéton, dans une rue de centre-ville du quartier de la Croix-Rousse à Lyon (©Ophélie Barbier).

Cortex média : Comment l’accès à l’espace urbain reflète-t-il le regard que la société actuelle porte sur les personnes âgées ?

Thibauld Moulaert : Dans l’espace urbain occidental, on se rend compte que la présence des personnes âgées dans l’espace public n’est pas particulièrement souhaitée. Aujourd’hui, l’espace urbain est pensé autour du déplacement et des mobilités : la voiture, le vélo, la trottinette… donc, autour de la vitesse. Cette cohabitation compliquée entre piétons et mobilités rapides et silencieuses, est un frein majeur.

À Grenoble, par exemple, la politique de promotion du vélo est très développée, avec des espaces balisés et dédiés. Pourtant, les aînés interrogés disent encore voir des cyclistes circuler sur les trottoirs. Beaucoup d’acteurs disent aujourd’hui « penser » cet espace public pour les personnes âgées ; mais dès que l’on associe espace public et vieillesse, la réflexion se limite souvent aux personnes à mobilité réduite (PMR). Il manque une réelle conscience de la diversité des manières de vieillir et de vivre à cet âge. Ainsi, l’espace public n’est pas nécessairement accueillant pour les personnes âgées.

Au cours de vos enquêtes, est-ce que le rapport des aînés à l’espace public était vécu différemment ?

TM : Oui. Certaines s’inscrivent dans une logique de déplacement et de mouvement, se considèrent actives, n’ont pas de souci de santé et refusent d’être perçues comme âgées. Elles expriment par exemple ne pas vouloir s’asseoir sur les bancs, car elles y voient le stigmate d’une vieillesse fragile. À l’inverse, certains aînés connaissent des difficultés de mobilité liées à des trajectoires de vie, de santé ou de travail qui ont usé les corps. Ce sont parfois des parcours en “survie”, marqués par la perte des amis avec lesquels ils fréquentaient l’espace public ou partageaient un café. Ces personnes sortent alors plus lentement, souvent en petits groupes de semblables : des groupes exclusivement entre femmes, entre hommes, ou entre personnes qui partagent la même origine culturelle.

Valkiria Amaya Huayta : L’idée du projet ADAM était d’explorer le rapport des personnes âgées à l’espace public à partir de la marche, puisqu’il s’agit de l’un des modes de déplacement les plus utilisés par les personnes âgées dans l’espace public. J’ai étudié la signification que peut avoir la marche pour les aînés, ainsi que les éléments qui motivent ou, au contraire, freinent leurs sorties. Le constat, c’est que l’espace urbain n’est pas neutre : pour les personnes âgées, il ne constitue pas seulement un support de déplacement, mais aussi un lieu de reconnaissance, de visibilité ou d’invisibilité. C’est également un espace d’attachement, d’appropriation et de rencontre. Mais l’espace qui influence le plus les personnes âgées reste l’environnement de proximité, c’est-à-dire le quartier. C’est là que se réalisent la majorité des rencontres et des interactions sociales : les personnes sortent avant tout pour voir du monde et maintenir du lien social.

Deux personnes se promènent sur la place de la Croix-Rousse à Lyon. (©Ophélie Barbier)

En quoi l’environnement socio-spatial joue-t-il sur la qualité de vie des aînés, leur santé mentale et leurs relations sociales ?

VAH : L’environnement socio-spatial renvoie à la ville, au quartier, à l’accessibilité et à la qualité des espaces de circulation et de rencontre. Lorsqu’un environnement est agréable et accessible, il favorise les déplacements, les interactions et le sentiment d’appartenance à un lieu. À l’inverse, un environnement perçu comme hostile ou difficile d’accès peut renforcer le repli sur le domicile, l’isolement, la perte de confiance dans le fait de sortir et le sentiment d’insécurité.

TM : Il faut ajouter que “penser” l’accessibilité de la ville pour les aînés ne doit surtout pas conduire à créer des villes uniquement pour les aînés. Je citerai par exemple Sun City, une ville située en Arizona, aux États-Unis, où des personnes aisées de plus de 60 ans se retrouvent coupées du reste de la société, dans un espace cloisonné qui leur est réservé. Or, les personnes âgées que j’ai rencontrées ne souhaitent pas cela. Même si certaines évoquent des nuisances ou certains stéréotypes liés à la jeunesse dans l’espace urbain, la majorité veut continuer à partager l’espace public avec des personnes différentes d’elle. Je n’ai jamais entendu une personne âgée dire qu’elle souhaitait vivre isolée ; le lien intergénérationnel reste fondamental.

Comment les usages de l’espace public par les aînés varient-ils selon les quartiers et les contextes sociaux ?

VAH : Nous avons travaillé sur différents territoires aux caractéristiques socio-spatiales variées, notamment dans un quartier de Grenoble réputé comme « sensible ». Ce quartier a la particularité d’être entouré d’espaces verts, et les services et commerces sont concentrés autour d’un centre commercial situé au nord du quartier. Contrairement aux habitants du centre-ville qui disposent de commerces et de lieux de sociabilité un peu partout, les habitants du quartier que je cite précédemment investissent les parcs comme lieux de rencontre. Les bancs y jouent notamment un rôle important pour se retrouver, observer la vie du quartier et maintenir des liens sociaux.

TM : Le rapport aux lieux de vie urbain évolue selon les trajectoires individuelles. En vieillissant, certaines femmes âgées se sentent par exemple moins en sécurité dans l’espace public, en général. D’autres aînés, qui ont habité pendant très longtemps dans le même quartier, l’ont vu évoluer, se transformer et cela peut être une réelle souffrance. Mais il ne faut pas caricaturer les situations : ce n’est pas parce qu’un quartier a changé d’une certaine manière, que les personnes âgées décident de ne plus sortir.

©Ophélie Barbier

Quelle serait alors une ville idéalement accessible et épanouissante pour une personne âgée ?

VAH : Penser une ville accessible ne signifie pas seulement réfléchir aux grandes infrastructures. Il faut aussi prendre en compte des éléments très concrets du quotidien : la marche, les trottoirs, les pentes, les bancs, les commerces de proximité. Tous ces éléments participent au sentiment d’appartenance au lieu de vie. Une ville accessible est finalement une ville plus confortable, plus sûre et plus accueillante pour tout le monde. Mais surtout, il faut écouter les personnes concernées : ce sont elles les expertes de leurs quartiers et de leurs espaces de vie. Cela implique aussi de reconnaître la diversité des populations, mais également celle des territoires au sein d’une même ville.

TM : On peut penser l’accessibilité à l’espace urbain de manière rationnelle — trottoirs accessibles, ascenseurs, aménagements adaptés — mais la question centrale reste le regard porté sur les personnes plus lentes ou en situation de handicap. Le problème est que l’on parle souvent « des personnes âgées » comme d’une catégorie homogène, avec une vision négative d’individus incapables de réaliser certaines actions. Dans nos sociétés occidentales très marquées par le jeunisme, les personnes âgées sont acceptées tant qu’elles ne gênent pas les rythmes dominants de la ville, dont le flux permanent. Une ville plus accueillante serait donc une ville capable d’écouter ses aînés dans leur diversité.

Ophélie Barbier
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