Interview - Partie 1
"Son corps était son premier support et sujet artistique"

par Sandrine Brotons

Interview  du scénariste de BD :  Yaneck Chareyre
Auteur d'une biographie de l'artiste en situation de handicap : Alison Lapper

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Cortex : Yaneck Chareyre pourriez-vous vous présenter ?

Yaneck Chareyre : J’ai 40ans, je fais de la communication digitale.Je suis journaliste critique BD, scénariste et podcaster. Etant ancien moniteur éducateur, j’ai fait des rencontres qui m’ont donné envie d’écrire sur le handicap. LONDON VENUS est le premier livre que j’ai écrit.

C : Pourquoi cette envie d’écrire sur le handicap ?

Y.C : Durant ma formation de moniteur éducateur, je devais enrichir ma culture métier hors du centre de formation. Je me rends donc à un événement autour d’un livre sur la parentalité et le handicap. J’y rencontre toute une équipe ainsi que des portraits autour d’un sujet intéressant car très questionnant : comment les travailleurs sociaux accompagnent ou pas les personnes en situation de handicap vers la parentalité. Parmi ces portraits, il y avait celui d’Alison Lapper Son histoire m’a passionné. A l’époque, je démarrais l’écriture de mes premiers scénarios de bande dessinée. J’ai pensé que je tenais un bon sujet. J’ai initialement écrit un récit de fiction inspiré d’Alison. Je me suis mis en quête d’un dessinateur, puis d’un éditeur. Deux éditeurs étaient intéressés par l’histoire du personnage d’origine et non celui du personnage de fiction. Il m’a fallu réfléchir : est-ce que j’assume de faire une biographie sachant que la biographie n’allait pas permettre de traiter exactement les mêmes sujets. J’avais très envie d’écrire sur la sexualité, la parentalité.Sur une biographie, la sexualité est un sujet moins prenant. Une fois, le bon angle trouvé « l’histoire d’Alison Lapper » et la bonne façon, me semble-t -il, de raconter une biographie qui ne soit pas juste une accumulation de dates, je me suis lancé et on a signé le projet avec l’éditeur Steinkis.

C : Avez-vous rencontré Alison Lapper ?

Y.C : On a échangé par téléphone au tout début du projet, avant même que je me lance dans la version biographique. Elle avait lu le premier scénario de fiction. Son avis comptait pour savoir si je partais sur une fiction ou une biographie. On a préféré une biographie. Je lui ai fait parvenir le livre. J’ai hâte d’avoir son retour.

C : Sur la couverture du livre, vous avez écrit « une vie d’Alison Lapper » ? Pourquoi ?

Y.C : J’assume d’être sur une interprétation. Ce récit, j’ai pu le faire à partir du moment où, en tant qu’ancien travailleur social, j’ai capté ce qui me semble, faisait système dans sa vie. J'interprétais ce que j’arrivais à lire dans les éléments de sa vie. Une biographie et une auto- biographie existaient déjà. A partir du moment où j’ai capté les lignes de force de son histoire, j’étais prêt. Ça reste mon interprétation, ma vision de son histoire. C’est pourquoi j’ai noté une vie et non la vie d’A.L. Sa biographie officielle existe en anglais, elle est sortie en 2006. Je voulais raconter ce qui pouvait faire écho et intéresser les valides et les personnes en situation de handicap.

C : Le handicap, parlons-en ! comment avez-vous fait pour vous imprégner aussi bien de la vie d’une personne lourdement handicapée, vous avez côtoyé des personnes concernées?

Y.C : Je n’ai jamais travaillé avec des personnes en situation de handicap physique. J’ai travaillé en IME, en Impro mais toujours avec des personnes ayant un trouble du développement intellectuel. J’ai également travaillé avec des sans-abris, des enfants placés par l’ASE mais le handicap physique, je l’avais toujours contourné.

C : Pourtant vous êtes allé jusqu’à le montrer !

Y.C : Je n’ai jamais été à l’aise avec le handicap physique. En tant que travailleur social, je n’ai jamais été dans le soin du corps. Pourtant, j’avais envie de réfléchir à la vie des personnes en situation de handicap.

Avec Alison Lapper, j’avais l’avantage d’avoir un sujet extrêmement documenté. Il existe de nombreux articles de presses, des vidéos. Elle a été suivie avec son fils par la BBC pendant 19 ans pour le programme Child of Our Time. J’ai donc pu capter son état d’esprit ou m’en rapprocher le plus. J’ai essayé de composer un récit qui soit le plus cohérent possible avec ce que j’avais analysé de son parcours de vie.

 

J’ai été étonnée de voir le personnage souvent représenté nu. Quel rapport avait-elle avec son corps ? 

Elle avait cette force de mettre en avant le corps dans sa nudité dès sa naissance. En tant qu’artiste, son corps était son premier support et sujet. En 99, elle a été contactée par Marc Quinn pour faire la statue d’elle enceinte. Elle a hésité au début mais elle a très bien fait d’accepter car la statue est superbe. Elle vient réinterroger le rapport à la difformité et le rapport à la beauté du corps.

Ça vient percuter un tabou fantastique, que j’adore, la question de la sexualité et de la parentalité. Deux choses différentes mais qui en France sont deux sujets extrêmement tabous dans le champs du handicap. C’est d’autant plus vrai quand la personne vit en institution. Le rapport à la sexualité dès lors qu’il est issu d’un cadre collectif, avec des personnes qui ne sont pas autonomes, est compliqué. J’ai travaillé en foyer d’accueil d’urgence, j’ai vu passer des accusations d’attouchements entre jeunes. Pour les personnes âgées c’est pareil. En EHPAD ou maison de retraite, la question de la sexualité est également un tabou. Il me semblait intéressant de venir interroger à travers ce livre les professionnels qui sont sur le terrain aujourd’hui et les familles qui ont une place extrêmement forte dans le système d’accompagnement des personnes en situation de handicap, sur cette question du rapport à la sexualité et à la parentalité. En tant qu’éducateur, notre rôle, je m’associe un peu, est de permettre aux gens de devenir autonome sur l’ensemble de ces sujets. Quand il y a une déficience intellectuelle trop forte et comme le consentement est trop compliqué à obtenir dans cette situation, devenir autonome sera impossible. Il n’y a pas de réponse simple, globale ou unanime, cependant je trouve qu’il n’y a pas assez de questions. C’est pourquoi j’avais envie de questionner les valides, les professionnels ainsi que les personnes en situation de handicap car elles sont les mieux placées pour défendre leurs droits.

Je pense ne pas en avoir fini avec ces sujets-là, j’y reviendrais surement !

C : Vous utilisez le « JE »

Y.C : J’avais envie d’une biographie. La biographie peut vite être didactique. En tant que critique BD j’aborde les biographies avec prudence, il faut une proposition supplémentaire pour que je puisse apprécier. J’avais 2 leviers à disposition : cette parole à la 1ere personne.

Je lui donne des mots que j’ai choisi, très inspirés de ceux qu’elle a pu écrire ou dire. Ainsi, je mets le lecteur en première ligne avec le personnage. C’est un parallèle avec ma vision de l’accompagnement de l’éducatif : le « faire avec », le « être à côté ».

J’invite le lecteur à faire un bout de chemin avec Alison, pour mieux l’écouter, mieux la comprendre, mieux la regarder.

C : Justement, comment vous vous êtes imprégné aussi bien de cette personne lourdement handicapée ?

Y.C: Seuls les pairs y arrivent. J’ai essayé de me mettre à sa place un maximum.

C : Parlez-moi du 2ème levier pour rendre la biographie plus agréable à lire…

Y.C : Le 2ème levier était de travailler avec un dessinateur ayant une vraie personnalité artistique.

Pour découvrir comment Yaneck Chareyre a travaillé avec le dessinateur de l'album découvrez la 2nd partie de l'interview.

La suite ici =>

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