Article 2

Stratégie de stabilisation

par Jackotte
Février 2021
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Mon rapport au travail n’est pas simple à expliquer. Comme pour tous les autres aspects de ma vie, j’ai parfois du mal à distinguer les problèmes inhérents à mon trouble bipolaire, et les problèmes liés à mes autres troubles ou aux dispositions de ma personnalité. 

Néanmoins je ne pense pas inutile de choisir le prisme de la maladie mentale pour tenter de mettre du sens dans le chaos qui constitue ma vie professionnelle.

 

Le sens, c’est un mot important pour cet exercice. C’est ce concept qui me fait chavirer quand j’ai un travail salarié. Ou plutôt est-ce son absence ? 

Voyez-vous, chaque travail suit le même schéma. Je suis heureuse de commencer une nouvelle aventure et de rencontrer de nouvelles personnes. J’apprends rapidement à maîtriser mon nouveau poste et je me distingue par ma capacité d’adaptation aux nouvelles problématiques. Puis, comme toujours et au bout d’un certain temps, un temps pouvant aller de 6 mois à 1 an, je finis par retomber dans une profonde dépression qui me fera questionner l’entièreté de mon existence, ma perception du monde et ma place dans celui-ci. Quand on est dans ce genre de mood et qu’on doit littéralement se battre contre soi-même pour rester fonctionnel•le, travailler quotidiennement dans un domaine auquel on n’arrive à retirer aucun sens, n’est pas une option.

 

Quand cette période arrive, plutôt que de sombrer dans un trou noir de pensées, mon système d’auto-défense se met en place. Ce système je l’ai développé sans faire exprès. À force d’aller mal j’ai sûrement appris à identifier clairement l’origine de ce mal et à mettre en place des stratégies pour tenter d’aller mieux. J’ai longtemps ignoré ma condition mentale, je cherchais ailleurs les raisons de mon état de dépression avancé et de lassitude professionnelle. J’ai toujours ressenti le manque de sens dans ma vie pro avec une grande force. Mon travail a toujours été un problème. Donc quand j’allai mal, pour aller mieux, et c’était une évidence, je devais trouver un autre travail, un travail qui aurait plus de sens, un travail dans lequel j’irai bien.

 

Pour atteindre cet objectif, j’ai parfois profité d’opportunités d’emploi ailleurs. Il m'est aussi arrivé de me mettre volontairement au chômage ou de me lancer dans un grand projet de reconversion professionnelle. Pourquoi ces changements ? Parce que quand je vais mal, dès que je me projette dans un avenir dans lequel ma vie aurait plus de sens, je commence à aller mieux. Est-ce un phénomène inhérent à la dépression bipolaire ? Est-ce un phénomène inhérent à mon besoin de sens dans tout ? Est-ce un phénomène inhérent au fait que je me lasse très vite ? Comme toujours aucune réponse stricte et définitive ne sortira de ces questions. Il s’agit plus certainement d’un gros mélange de tout ça et, quand bien même nous pourrions le prouver…  Cela n’a pas tellement d’importance de savoir pour quelles raisons exactement j’agis comme j’agis, je pense comme je pense, je fonctionne comme je fonctionne. 

 

Maintenant, je comprends comment je fonctionne. L’important est donc de trouver comment faire pour que cela me pose le moins de problèmes possibles dans mon quotidien.

Alors je cherche comment faire en testant des trucs. J’observe le rythme de mes humeurs, et j’essaie de trouver une solution. Une formation par-ci, un taff que je ne tiendrai pas deux mois par là, l’instabilité professionnelle est palpable et grandissante. Ce n'est toujours pas gagné. A chaque nouveau cycle je peux radicalement changer de choix pour mon avenir. 

 

A l’heure où j’écris ces lignes je suis en fin d’hypomanie, et je suis en pleine lutte contre mes idées de grandeur et de nouveautés. Je suis pleine de certitudes quant à une idée de reconversion professionnelle totalement nouvelle dans le domaine artistique. Est-il normal que je sois profondément, intimement, à cent pour cent, persuadée de ma réussite future dans ce milieu où je n’ai jamais mis les pieds et dans lequel je n’ai aucune expérience légitime ? 

 

Oui ! J’en suis persuadée. Il me suffit de tout abandonner pour ce nouveau projet et tout ira bien pour moi. Il me suffit de tout abandonner pour ce nouveau projet et tout ira bien pour moi. Il me suffit… Attendez un instant… J’ai déjà ressenti ça.

 

Je l’ai ressenti souvent à vrai dire. 

 

Pourtant à chaque fois que j’ai suivi cet instinct surpuissant je crois avoir toujours été déçue. Mais si j’ai déjà ressenti ce sentiment, et si en le suivant le résultat n’a jamais été satisfaisant, alors je me pose la question. Est-ce vraiment ça dont j’avais besoin ? Est-ce vraiment ça dont j’ai besoin aujourd’hui ? Est-ce que je veux vraiment suivre cette émotion surpuissante qui m’entraîne dans mes fantasmes de grandeur ? 

 

Aujourd’hui ma situation professionnelle est plus instable qu’elle ne l’a jamais été et cela fait des semaines que je travaille à essayer de la stabiliser. Le souci, c’est que dans le même temps, je me suis trouvée cette nouvelle passion. Une passion pour laquelle je suis prête à abandonner tous mes efforts tant je suis persuadée que me reconvertir, encore, me permettra d’être heureuse sur le long terme... Mais est-ce vraiment ce que je souhaite ? 

 

Oui, cela ne fait aucun doute, je n’en doute pas !

 

Néanmoins… Je crois que je ne souhaite pas que cela se passe comme ça. Je crois que, cette fois-ci, je ne veux pas finir déçue. Je ne veux pas que l’hypomanie décide de la meilleure stratégie pour atteindre mes objectifs. J’ai appris que cette stratégie est mauvaise. Il ne s’agit rien de plus que de précipitation et d’exaltation. Maintenant je le sais, cet élan particulièrement intense que je ressens, n’est pas l’émotion qui doit être mobilisée pour réussir ma vie professionnelle. 

 

Il m’a fallu deux ans après mon diagnostic pour réussir à identifier ma perte de lucidité d’hypomane. Cela a été très dur d’y arriver, et ça l’est toujours. Je ne sais pas comment vous expliquer l’angoisse ressentie lorsque je me rends compte que “je deviens folle”. C’est un sujet qui mériterait un billet entier.

 

Maintenant je peux identifier cette perte de lucidité et je peux aussi lui dire  “non, on s’en tient au plan”. Le plan ? Rien de plus ni de moins que de continuer les efforts de stabilisation. Le tout en aménageant mon temps pour garantir la pratique de ma nouvelle passion. Si cela vous paraît simple, c’est normal, ça l’est. Mais croyez-moi, dans la tête d’une personne en hypomanie, ce compromis n'apparaît souvent pas comme une option. L’exaltation procurée par notre confiance démesurée en la vie nous rend incapables de penser à quoi que ce soit d’autre que notre obsession. Pourtant on n’a pas le choix, on est obligé•e•s, on doit s’en tenir au plan… Ou on finit déçu•e•s.

 

Parfois, je me remet à penser que je dois tout abandonner pour suivre mon idée fixe. La plupart du temps je me rattrape avant de creuser trop loin le fantasme de mon petit délire. En toute bienveillance cela va de soi. Il ne s’agit pas de me culpabiliser pour cette énergie incroyable que je peux mobiliser. Il s’agit plutôt de devenir patiente en apprenant à me connaître. Les objectifs seront atteints et les rêves réalisés. Ou pas. Dans tous les cas je ferai en sorte que, quoi qu’il arrive, je sois le plus stable possible afin de mettre toutes les chances de mon côté. C’est ce que j’ai appris de mes erreurs passées. Une nouvelle stratégie pour contrôler l’hypomanie qui m’amènera à la grandeur dont je me sens aujourd’hui capable.

 

Peut-être que six mois plus tard, au détour d’une profonde dépression, j’aurai besoin de tout recommencer. 

Jackotte -Février 2021

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