Article 1

Une personnalité en kit et double

par Jackotte
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Dans les moments comme celui que je traverse, je doute de tout, surtout de moi, surtout de ce que je suis, de qui je suis.

Est-ce que je suis bipolaire ? Est-ce que je souffre de troubles de l’humeur, aussi appelés troubles bipolaires de type II ? Est-ce que la sécrétion d’hormones dans mon cerveau est vraiment défaillante ? Comment pouvons nous le savoir et le serons nous jamais avec certitude ?

Bipolaire. Deux ans maintenant que différents psychiatres ont posé ce diagnostic sur ma santé mentale. Deux ans que je suis avec attention les variations de mes humeurs pour analyser, comprendre et interpréter les montagnes russes énergétiques qui font de moi… moi.

Deux ans de suivi psychologique pour m’aider à gérer mon quotidien avec ce boulet accroché à mes pieds. Un boulet qui m’avait vidée de toutes mes ressources, au point que je ne puisse plus m’en sortir seule et sans aide.

Aujourd’hui j’ai trouvé de l’aide. Mais l’amélioration de mon état est-elle suffisante pour valider le diagnostic ? La question reste la même : suis-je vraiment bipolaire ? Comment peuvent-ils savoir ce qu’il se passe dans ma tête ? Est-ce que je n’aurai pas exagéré ma situation lors des entretiens ? Les psychiatres ne sont-ils pas biaisés par leur empressement à poser un diagnostic ? Puis-je légitimement interpréter ma vie sous le prisme de cette maladie psychique plus que sous une autre ? N’y a-t-il pas d’autres explications à mes humeurs versatiles ? Est-ce que je ne me laisserai pas abattre un peu vite ? Est-ce que je ne serai pas juste faible ou incapable de gérer le quotidien normal d’une vie normale ? Est-ce que je ne m’inventerai pas des problèmes ?

Ces questionnements que je pensais derrière moi reviennent régulièrement. Je croyais m’en être débarrassé en acceptant le diagnostic. En acceptant que ce n’est pas de ma faute ou d’une hypothétique faiblesse d’esprit ou de caractère que tout me semble régulièrement totalement insurmontable. Non ce n’est pas mon manque de volonté, c’est juste mon cerveau ; il fonctionne sur un mode différent de ce qui est attendu d’un cerveau fonctionnel valide, cela n’a rien à voir avec… moi.

Ce qui est certain, c’est qu’en admettant que je souffre bien de troubles bipolaires, je pense avec une grande certitude être actuellement en pleine phase dépressive. Parce que je doute de tout depuis quelque temps. Surtout de moi-même et donc de ce diagnostic. Je doute de ce que je suis, de ce dont je suis capable, de ce qui fait mon identité, de ce que je croyais aimer et même de ce que je pensais détester… En d’autres termes : je ne sais plus qui je suis. J’ai l’habitude maintenant. Et ces deux dernières années j’ai appris à attendre que ça passe en essayant de limiter les dégâts.

 

En phase dépressive je dois prendre soin de moi, bien manger, ne pas consommer d’alcool, éviter les situations angoissantes, c'est-à-dire à peu près toutes les situations sociales imprévues, beaucoup dormir et… lâcher prise sur tout le reste. Tout ce qui est non-essentiel. Mais c’est ce non-essentiel qui fait de moi qui je suis, qui me donne le sentiment d’être vivante, qui me rend fière de moi, qui construit mon estime… Et là, je n’ai plus la force de le faire. D’où mon fort  sentiment de perdition, cette sensation de ne plus savoir qui je suis, de n’être plus personne, de n’être rien.

 

Une sensation m’amenant toujours aux mêmes conclusions bien connues des personnes connaissant la dépression : je suis inutile, la vie est nulle, autant appeler la mort immédiatement que continuer de souffrir en ce monde. Mais pas cette fois, je n’arrive plus à cette conclusion depuis bientôt un an. Je prends soin de moi bien comme il faut. En phase dépressive je n’appelle plus la mort, je l’attends. Nuance. Et, de toute manière, ce n’est qu’une phase. Cela signifie qu’elle a débuté et qu’elle aura une fin. Cet état est passager. Ça va passer. Il ne s’agit ni plus, ni moins que d’un moment à vide dont je dois “profiter” pour me recentrer. Je sais tout ça, je le garde en tête et je m’y accroche. Mais avoir conscience de ce fait ne m’empêche pas de douter.

Et là, en cet instant, je doute surtout de ma capacité à poursuivre cette vie de montagnes russes épuisante.

 

Il paraît que plus on vieillit, plus les phases dépressives sont nombreuses et intenses. Youpi. Comment puis-je espérer continuer à surmonter chacune de ces phases ? A m’en sortir encore et encore, et encore et encore et encore et encore et encore ? Et surtout, à essayer d’aller mieux après ?

Parce que sortir d’une phase dépressive n’est pas nécessairement le plus dur une fois les bonnes stratégies mises en place. Le plus dur c’est de se reconstruire derrière. Voyez-vous, une phase dépressive me fait voler en éclats, me fracasse par terre à plus ou moins grande intensité. Cela dépend des circonstances, de ma capacité à anticiper le coup, de la manière dont je gère son passage. Bref ça dépend de plein de trucs. Ce qui est constant, c’est qu’ainsi détruite, et pour me reconstruire derrière, je dois retrouver les morceaux de ma personnalité et les recoller. Autrement dit, je dois me rappeler qui je suis. Ainsi, je suis une personnalité fracassée, aux facettes innombrables collées et recollées en un tout plus vraiment semblable à l’original. On pourrait dire aussi que je suis une personnalité en kit, un modèle ikea construit et déconstruit par mes humeurs.

 

Cela explique l’immensité des looks que j’ai adoptée dans ma vie, l’inexplicable nombre de mes passions passagères, ma facilité à repenser ma vision du monde et le nombre réduit de mes relations sociales. En effet, si une personne ne remplit pas tous les critères correspondant à l’ami-e idéal-e de toutes mes formes de personnalités, elle a peu de chance de conserver sa place dans le club très privé de mon entourage sur le long terme.

 

C’est ça être bipolaire. C’est ça être bipolaire en phase dépressive.

Ne plus savoir qui l’on est, prendre soin de soi, attendre, dormir, se reconstruire. Et ça, c’est quand on a la chance de se savoir bipolaire. C’est quand on a la chance d’être aidé-es.

 

Est-ce que je souffre de troubles bipolaires ? Qu’est-ce que j’en sais moi. Je m’en fou, j’aimerai juste que ça s’arrête. J’aimerai ne plus être démolie régulièrement par une dépression profonde. J’aimerai ne plus avoir à me reconstruire sur les restes de ce que j’étais. J'aimerais être triste comme tout le monde, sans plus. En réalité, j'aimerais être neutre, d’une neutralité banale, plate et monotone. J’aimerai être ennuyeuse, toujours la même, sans surprise, ni bonne ni mauvaise. J’aimerai être péniblement toujours la même.

Est-ce que je souffre de troubles bipolaires ? J’en sais rien. Je sais juste que la phase dépressive va passer. Car ça passe toujours. Et la seule chose que je puisse faire, c’est essayer de contrôler mon boulet en lâchant prise sur tout ce qui est non-essentiel, sur tout ce qui faisait que j’étais moi, ou plutôt, une version de moi.

Jackotte -Janvier 2021

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